ANAIS SEGALAS

 

  

Constance de Salm, à la soixantaine passée, a reçu dans son salon et très vraisemblablement croisé maintes fois sur les boulevards une jeune femme dynamique, née comme elle dans un milieu certes aisé mais appliqué au travail, puis épouse d’un notable comme elle le fut, mère d’une petite fille comme elle. Les deux femmes partagèrent non seulement la précocité, le respect et la reconnaissance de leur talent littéraire de la part de leurs contemporains, mais encore la portée moralisatrice d’une œuvre importante, quoique restée dans le cadre d’un classicisme jugé par certains désuet. L’une et l’autre s’engagèrent, à près d’un demi-siècle d’intervalle, pour la prise en compte des droits de la femme.

Avant de devenir, à son tour une résidente oubliée du Père-Lachaise, Anaïs Ségalas fut une femme célèbre au XIXème siècle. 

 

 

 

 

UN TALENT PRECOCE RECONNU

 

Anne Caroline Ménard est née le 24 septembre 1811 dans l’ancien 6ème arrondissement de Paris. A la fin du XIXème siècle, une plaque commémorative était apposée au 13 rue de Crussol, dans l’actuel 11ème arrondissement, précisant qu’elle habita ce lieu décrit comme assez coquet et y composa plusieurs ouvrages. Cette plaque situait son lieu de naissance au 11 rue de Crussol, ancien hôtel particulier qui avait été reconstruit. C’est par erreur ou manque de documentation que de nombreuses sources font état de sa naissance en 1814, voire 1819, alors que son acte de naissance est consultable dans les archives numérisées de la ville de Paris.

Ses parents s’étaient mariés le 7 juillet 1796.

Son père Charles Antoine Jean Ménard, âgé d’une cinquantaine d’années à la naissance de sa fille était un champenois assez excentrique pour son époque. Végétarien, refusant jusqu’au potage gras, il soutenait que l’homme n’avait aucun droit de tuer a fortiori de manger la viande de quelque bête que ce soit, terrestre, volante ou aquatique. Deux ans après sa mort fut publié un ouvrage résumant ses doctrines qu’il avait intitulé « L’ami des bêtes ou le défenseur de ses presque semblables ». Il était, en outre, un misanthrope presque anachorète, repoussant toutes formes de joies de salon ou de luxe. Laissant son épouse arranger ses appartements à sa guise, il n’avait conservé pour tout lieu de vie qu’une chambre spartiate garnie de meubles pauvres. On trouve traces de la famille Ménard comme propriétaire terrien au sud de Chalons sur Marne. L’oncle d’Anne, ancien curé de Sermaize et principal du collège de Chalons fut à l’instigation de la plantation des pins en Champagne. Des sources concordantes rapportent que, quoique propriétaire foncier (les numéros 4 et 18 de la rue de Picardie étaient dans la famille Ménard depuis le début du XVIIIème siècle) il exerçait la profession de drapier, marchand de toiles et de rouenneries dans l’actuel 3ème arrondissement, probablement près du Carreau du Temple ou de la rue de Picardie.

Sa mère Anne Bonne-Portier était une créole de Saint-Domingue, plus jeune que son mari d’une quinzaine d’années, née en 1774. Compte tenu de la personnalité de son époux, elle renonça à ses sorties de jeune femme mariée puis se consacra essentiellement à l’éducation intellectuelle et religieuse de sa fille unique, Anne. 

Dans son milieu bourgeois, Anne connut différents éducateurs, apprit très tôt à lire et écrire si bien qu’à sept ou huit ans, n’agréant pas la versification classique que son précepteur voulait lui imposer comme compliment pour la fête de son père, elle décida d’en écrire une à son goût. Vers dix ans, son don pour les lettres commençait à se révéler : elle avait composé un vaudeville. Parmi les locataires de Monsieur Ménard se trouvait un auteur dramatique nommé de Ferrière qui signait ses œuvres Leblanc ou Leblanc de Ferrière. Il dut s’installer rue de Crussol au vu de la proximité des théâtres du boulevard du Temple. Il écrivait, en effet, le plus souvent en duo, des pièces pour le théâtre des Funambules et le Petit Lazari, théâtre du nom du pantomime italien Ange Lazzari qui avait créé, en 1792, Les Vanités amusantes sur le même boulevard. C’est au Petit Lazari que Frédéric Lemaître, qui s’appelait alors Prosper, a débuté à 18 ans, à quatre pattes, dans le rôle d’un lion. Anne fit innocemment lecture de son vaudeville. De Ferrière lui trouva de superbes dispositions et promit d’en parler le jour même au directeur du théâtre de la Gaité. Elle lui confia son manuscrit et attendit impatiemment le retour de l’homme de lettres. Elle ne douta pas un instant de sa bonne foi quand il lui assura que sa pièce était admissible mais que la direction venait juste d’en recevoir une autre sur le même sujet…sans préciser le nom de l’auteur. Nullement découragée, elle poursuivit ses travaux d’écriture enrichis par les histoires que sa mère lui contait sur le servage aux colonies et ses lectures d’ouvrages classiques dans la bibliothèque paternelle qui lui était ouverte. Elle apprit par cœur de longues tirades de Corneille, Racine, Molière qu’elle déclamait dans la cour. Participant à son public, Monsieur de Ferrière applaudissait d’autant plus fort qu’il oubliait régulièrement de payer son loyer. En réponse aux menaces de Monsieur Ménard de l’expulser, il proposa de donner gracieusement des cours de prosodie française à Mademoiselle Anne. Madame Ménard accepta espérant que ces leçons feraient progresser sa fille. Mais le nouveau précepteur déménagea subrepticement après quelques leçons. 

Anne avait onze ans et demi quand son père décéda le 22 avril 1823, au domicile conjugal de la rue de Crussol. 

Elle habitait encore le quartier où sa mère et elle devaient vivre du revenu des loyers quand elle fit la connaissance d’un jeune homme : Jean Victor Ségalas. Il était très vraisemblablement un locataire de Madame veuve Ségalas. Inscrit comme avocat à la Cour Royale, il exerçait, selon l’Almanach royal de 1830, au 11 rue de Crussol depuis 1826. Anne avait quinze ans à peine, Jean vingt quatre, étant né le 9 octobre 1802 à Saint-Palais, en Basse Navarre, dans les lointaines Pyrénées basques. La famille Ségalas y était implantée depuis fort longtemps, possédant les terres de Saint-Sauveur et du Paradis. Le nom ségalas a pour origine les terres à seigle. Jean Victor, né le 09/10/1802 à Saint Palais (64), était le dernier des frères Ségalas dont l’aîné fut le célèbre chirurgien Pierre Salomon Ségalas né à Saint Palais le 01/08/1792. Leur père Jacques Ségalas avait épousé Anne Brigitte de Lafaurie d’Etchepare d’Ibarolle. Les patronymes des parents expliquent la raison pour laquelle le nom Ségalas d’Etchepare apparaît sur des documents et tombes d’époque.

Anne et Jean Victor se marièrent à la mairie de l’ancien 6ème arrondissement, actuel 3ème, le 17 janvier 1827. Surnommée Anaïs – Anne en occitan – la jeune Madame Ségalas fit promettre à son mari de ne jamais s’opposer à sa passion pour l’écriture, serment auquel il restera fidèle soixante années. Cette demande sous-tend, dans le mariage, une certaine liberté d’agir et de penser ; elle place Anaïs Ségalas dans la lignée des femmes cultivées du XIXème siècle qui purent s’exprimer et vivre à leur gré ou tout au moins sans le bienséant contrôle permanent de leur compagnon ou époux. Ainsi vécurent Germaine de Staël, Sophie de Condorcet, Constance de Salm, Delphine Gay-de Girardin, George Sand, Marie d’Agoult… 

Anaïs Ségalas remit ou fit parvenir ses premiers poèmes à des parutions spécialisées. Le Cabinet de lecture, feuille littéraire reconnue, publia ses premières rimes. Son directeur, Monsieur Darthenay, au motif plausible que le nom Ségalas n’était pas suffisamment connu de ses lecteurs, mais qui, par ailleurs, tenait à éditer les vers d’Anaïs, lui proposa de les signer, dans un premier temps, de trois étoiles. Rapidement, il les fit suivre d’Anaïs Ségalas.

En 1827,Le Journal des jeunes personnes publie L’enfant et le vieillard.

En 1829, La Psyché publia ses premiers essais. A compter de cette date, elle inséra un grand nombre de ses œuvres dans divers périodiques dont Le Constitutionnel, La Gazette de France, La Chronique de Paris, Le Commerce, L’Estafette, La France littéraire, et Le Journal des Demoiselles avec lequel Anaïs collabora plus étroitement.

 

Le nom d’Anaïs Ségalas commençait à être quelque peu connu lorsque parut le 3 février 1831 dans La Gazette littéraire une épopée lyrique traitant des récentes campagnes françaises en Afrique du Nord : Les Algériennes. Ces huit poèmes, perçus alors comme un brillant hommage à la glorieuse conquête de l’Algérie ont joué un rôle d’étincelle dans la carrière et la notoriété d’Anaïs. La critique ne craignit pas d’affirmer que Les Algériennes sortent de la foule des productions du même genre et que des conceptions telles que les poèmes L’Esclave, La Captive, Le Cri de guerre des Algériennes, Le Champ de bataille révèlent un talent plein d’espérance. L’âme de Madame Ségalas est pénétrée d’une véritable douleur aux accents de la captive et de l’esclave. Avec quelle originalité ces misères, ces souffrances ne sont-elles pas décrites. On sent vivre partout l’âme du véritable poète qui se développe avec indépendance et qui, sans prendre parti, sous aucune bannière, défend ses émotions. Une grâce vraiment antique alliée à la plus mâle énergie abonde dans ces poèmes. Cette œuvre sera lue et citée avec orgueil par toutes les femmes. Les critiques découvrirent rapidement qu’Anaïs était d’une extrême jeunesse – elle n’avait que vingt ans -. D’où les petits défauts techniques tenant à l’inexpérience d’un talent si jeune encore et un peu d’embarras dans la marche et le dessein du sujet. Mais, il était malaisé d’exprimer directement son opposition et son aversion à la colonisation en 1831 !

Les critiques ne savaient peut-être pas que la jeune Anne avait été élevée par une mère créole dans le souvenir de ce que les siens avaient vu et vécu à Saint-Domingue en matière d’esclavage. Anaïs laissa déborder son émotion dans ces poèmes tournant autour de la brutalité des colonialistes esclavagistes.

Plus tard, Anaïs renia un temps être l’auteur des Algériennes. Un temps seulement.

A ces huit poèmes étaient ajoutées Cinq poésies diverses suivies de Notes sur les treize poèmes du recueil qui sera publié chez Charles Mary à Paris.

 

Outre ses dons de poète, Anaïs lisait historiquement admirablement bien les vers. Aussi, les cercles lettrés de Paris se disputèrent-ils rapidement le plaisir et la gloire de l’entendre. Il est fort probable que ce soit à cette occasion que Constance de Salm ait invité Anaïs une première fois avant qu’elle ne devienne une habituée de la rue Richer. Prônée dans les salons, elle eut une renommée soudaine s’étendant au Canada, après le succès de Qui Sait le début sait la fin, pièce en vers publiée dans Le Dilettante du 17 novembre 1833, excellemment accueillie par la critique qui jugea que le naturel et la sensibilité se marient fréquemment au bonheur de l’expression. On sait, par l’étude de ses correspondances, que ce morceau de poésies toucha nombre de prisonniers qui lui écrivirent et auxquels Anaïs répondit de toute sa foi et sa moralité.

 

Paris, un des poèmes qu’Anaïs a composés en 1833 a servi de base aux signes sténographiques de la méthode mise au point par Madame Jacques Louis de Wik-Potel sous le nom de la dewikographie ou la sténographie des princes.

 

Mais pour Anaïs, 1833 sera surtout l’année où elle écrit A Chodruc Duclos, une poésie où l’on rencontre à la fois l’amour du prochain, la charité, la reconnaissance et la valorisation de l’orgueil du pauvre face à l’injustice des puissants. Elle avait fait la connaissance d’un Diogène d’une soixantaine d’années qui effrayait les jardins du Palais Royal, Emile Duclos, que l’on connaîtra sous le nom de Chodruc Duclos. Bien né, décrit comme un Apollon dans sa jeunesse, coqueluche des jolies dames de Bordeaux, (il était né à Sainte Foy près Bordeaux en 1870), militaire, royaliste convaincu, intelligent, talentueux mais très imprévisible et imprévoyant. Son déclin, sa déchéance furent la conséquence d’un duel au cours duquel il tua un La Roche Jacquelin, famille puissante et suffisamment bien en cour pour contraindre Louis XVIII puis Charles X à cesser leur protection de Chodruc Duclos malgré les services rendus et l’expression ardente de son royalisme fidèle. En réaction, Chodruc Duclos erra dans le Palais Royal et à Paris, là où le poussaient ses pas. A compter de 1825 et pendant dix sept ans, il vécut dans la livrée de la misère et la pourpre de la mendicité. Anaïs Ségalas écrivit quelques vers sur cet homme du malheur :

« Il étale, orgueilleux, son vêtement percé

Et le luxe de sa misère

Qu’importe que le chapeau soit vieux

Pourvu qu’on le porte en levant la tête…

Tes vieux habits n’étaient pas usés, fier misanthrope

A ployer chez les grands ton dos et tes genoux…
Bien des hommes du monde, au luxe étincelant

Ont plus de fange au cœur que toi sous ta sandale

Que leur fait d’avoir une âme noire et sale

Si leur habit est propre, si leur linge est blanc…

Chodruc Duclos, c’est la populaire majesté bâtonnant la princière valetaille.

C’est la virginale indépendance faisant rougir le dévergondage de l’expression.

Il ne comptait plus parmi ceux de la terre,

Sa retraite de déchu fut l’abîme infernal,

Son vêtement l’ardente mémoire,

Son attitude l’éternelle convulsion des déshérités ».

A sa mort en 1842, rue du Pélican, on trouva, dans ses affaires, le poème d’Anaïs Ségalas qu’il apprécia de tout son cœur et qu’il conserva sur lui religieusement jusqu’à sa la fin. Y était jointe une lettre de quatre pages qu’elle lui avait remise rappelant les deux périodes distinctes de la vie de cet homme aux haillons. Il avait lui-même laissé pour elle ces quelques lignes : « Madame, Le malheur vous remercie du rayon du jour que vous avez jeté dans mon âme. Il vous bénit et prie Dieu pour que vous ne connaissiez jamais l’ingratitude. Merci Poète. Emile Chodruc Duclos ».

Le poème A Chodruc Duclos sera inséré dans le recueil dont il est question ci-dessous.

En 1837, l’éditeur parisien Moutardier publie un premier recueil de 29 poésies intitulé Les Oiseaux de passage. Sa poésie mêle rêveries et tendresse dans Le Cavalier noir possesseur d’un talisman qui ouvre toutes les portes : la volonté, La Jeune fille (sera reprise dans Les Enfantines) qui doit cueillir toutes les roses de l’ombre qui passe qu’est la jeunesse, Une Mère à son enfant, L’Homme heureux qui rit, chante, plante des arbres, aime son foyer, Paris, L’Education de l’enfant de chœur, Adieux à Venise, Danse et joie. Les Oiseaux de passage offre également des voyages avec Le Voyageur, hymne au départ pour voir d’autres horizons en s’en remettant à dieu, avec Le Marin : « Nous marins, nous jetons notre vie aux orages, à tous les vents du ciel, à tous les flots de la mer. Et bien, je t’aime encore, ô mer. Un marin, c’est l’oiseau qui vole après l’orage, sèche son aile humide et reprend sa chanson », avec Départ, loin de Paris vers la solitude et avec le poème intitulé comme le recueil Les Oiseaux de passage. Elle y louange aussi Palmyre Augustine Ségalas, née Ribollet, sa belle sœur, seconde épouse le 21/11/1829 de Pierre Salomon Ségalas veuf de Marie Zélie Fourcadelle, pour son habileté de portraitiste, mais surtout traite avec force des sujets plus sérieux : Les Morts écrit en février 1836, Mon Ame, ouvrant ses yeux, lut immortalité sur le mort de chaque tombe, Qui Sait le début sait la fin, où un enfant de 13 ans condamné pour vagabondage, se moque déjà de la loi et 10 ans plus tard se verra condamné à mort, Le Prêtre qui a jeté un linceul sur sa vie et jeté les clés du paradis terrestre, La Pauvre femme, insecte vil qu’un passant foule au pied, Le Sauvage, L’Assassin poursuivi par le spectre de son crime, Le Brigand espagnol, La Jeune fille mourante (sera reprise dans Les Enfantines), Les Deux Chodruc Duclos, La Petite Anna tirée de l’histoire d’une enfant morte du choléra, Le Polonais exilé, La Petite fille qui, avec le temps perd un peu de son innocence et de sa joie en échange des soucis des grands, Les Poètes qui laissent les passans regarder dans leur âme et ne sentent pas la couronne d’épines que la gloire cache sous la couronne d’or, A Une tête de mort, Un Nègre à une blanche, Le Grand convoi, celui des victimes de l’attentat de Fieschi contre Louis Philippe et sa famille : « Quel est ce beau cercueil ? C’est un trône de mort. Pourquoi tant de splendeur ? Le maréchal (Mortier) y dort » écrit le 6 août 1835, une semaine après l’attentat.

 Si l’on se fonde sur la chronologie d’Eugène de Mirecourt, des années 1835 date l’anecdote de la Tête de mort, l’un des poèmes des Oiseaux de passage. Parmi les amis de Jean Ségalas, il y avait un avocat devenu bâtonnier de l’Ordre en 1833 Maître Jean-Baptiste Nicolas Parquin. Cet homme de loi allait se rendre célèbre en devenant, à la toute dernière minute, le 13 février 1836, l’avocat de Giuseppe Fieschi, auteur de l’attentat du 28 juillet 1835 contre Louis Philippe, en disposant sa machine infernale au 50 boulevard du Temple, à quelques dizaines de mètres de la rue de Crussol où vivait Anaïs. Maître J.B.N. Parquin se rendit également fameux en défendant son frère, le commandant Denis Charles Parquin, compromis dans la minable affaire de Strasbourg où le futur Napoléon III tenta en vain, le 30 octobre 1836, de s’emparer d’une caserne. Maître Parquin et son épouse possédaient, près des bords de Seine, vers Bougival, une résidence appelée le château du Vivier. Lors d’une invitation des Pierre Salomon Ségalas qui avaient aussi une demeure à Bougival (où Palmyre Ségalas décédera le 05/09/1894 à 85 ans), ils montrèrent à Anaïs de vieilles oubliettes où étaient gravées des têtes de morts et autres ossements. L’idée vint à Madame Parquin de demander à son hôte quelques strophes sur ce site pittoresque datant de Charles VI. Sachant la sensibilité d’Anaïs sur le servage, elle ajouta que ces têtes de mort avaient du être gravées par de malheureuses victimes de la féodalité de la fin du XIVème siècle. Anaïs exprima son peu d’inspiration spontanée pour un tel sujet. Le soir venu, Madame Parquin se déguisa en fantôme voulant impressionner Anaïs dans sa promenade nocturne. La peur passée et quoique totalement incrédule compte tenu de sa foi, Anaïs démasqua la scène. Fidèle à son habitude charitable de ne jamais refuser à une amie elle accepta volontiers : « Vous aurez vos strophes, vous les avez bien gagnées » ! Ainsi naquit la pièce du recueil poétique dont les vers frappèrent Victor Hugo au point qu’il les avait appris par cœur et les récita un jour au fameux squelette que Roger de Beauvoir avait monté sur un piédestal dans son appartement :

« Squelette, réponds-moi, qu’as-tu fait de ton âme ?

Flambeau, qu’as-tu fait de ta flamme ?

Cage déserte, qu’as-tu fait

Du bel oiseau qui chantait ?

Volcan qu’as-tu fait de ta lave,

Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ? »

Anaïs Ségalas a synthétisé en deux rimes âme – flamme et lave – esclave les deux structures profondes de sa personnalité : la foi et la réaction à toutes formes d’oppressions qui marqueront sa vie et son œuvre. Les Oiseaux de passage furent plutôt bien accueillis par la critique. Le bibliophile écrivain et historien Paul Lacroix dit Jacob la place au rang des grands poètes. La Phalange, journal de Charles Fourier et Victor Considerant écrit qu’elle est à mettre à côté de nos premiers poètes. La Revue des deux mondes nuance le satisfecit ; tout d’abord positivement Les Oiseaux de passage atteste chez l’auteur de ces poésies une vigueur et une intrépidité d’esprit remarquables. Madame Ségalas se sépare complètement de la très large catégorie des femmes poètes qui n’ont touché de la lyre que les cordes délicieusement mélancoliques. Elle a voulu montrer que les chants énergiques n’étaient point interdits à son sexe. Elle ne recule devant aucun sujet grave et terrible. Ce sont ceux même qu’elle aborde de préférence et elle les traite sous une forme qui n’en adoucit guère l’âpreté. La partie négative porte sur la manière : trop de négations pour définir ce qui devrait l’être par les aspects positifs, trop d’emphases pour arriver à des morales banales, trop d’antithèses exagérées, de métaphores plus prétentieuses que justes, voire de goût douteux. Et de citer Dieu, le grand sculpteur de la chair humaine pour caractériser le pouvoir créateur. Madame Ségalas abuse de la liberté de forme que l’école moderne a restituée au poète.

Le Journal des Demoiselles qui accueille volontiers des poèmes d’Anaïs Ségalas louange Les Oiseaux de passage tout en se laissant aller à quelques critiques compréhensibles compte tenu du profil de ses lectrices. On y lit que, sous le titre modeste Les Oiseaux de passage, Anaïs Ségalas vient de publier des poésies où elle aborde hardiment les plus graves sujets. Semblable aux prophètes de la Judée, les poètes de nos jours ne détournent plus les yeux de nos crimes et misères. Malgré son sexe et son âge, si proches de ceux de nos jeunes lectrices (Anaïs avait 26 ans), Madame Ségalas n’a pas craint de retracer, en vers, les tourmens que causent, en présence de la tombe, les doutes philosophiques. Après avoir jeté des cris d’effroi à l’aspect du néant, le poète, ramené à la vérité par la foi, chante un hymne de triomphe que lui inspire la vue des bienheureux jouissant de la vie éternelle. Le Journal des Demoiselles aime les pensées renfermées dans ces deux strophes : Les vertus, Diamants des cieux, présentent une noble et belle image. Parmi les sujets graves, les enfants du peuple victimes d’une éducation toute matérialiste qui vagabondent et finissent aux assises. Dans ce recueil de poésies, le critique du Journal des Demoiselles situe Le Voyageur comme une pièce faite pour plaire à la jeunesse. Elle compte plus de cent vers de différents rythmes, a du mouvement, du coloris, et sympathisera avec plus d’une jeune âme, souvent fatiguée du calme et du repos. Par contre, le critique n’apprécie pas du tout les expressions Semer ses jours en maints climats et Semer ses rêves sur maints chevets qui n’appellent qu’au voyage de l’esprit et sont considérés par lui comme des hémistiches voulant faire image trahissant la pauvreté de la langue (sic). Un vers plus loin, Anaïs écrit : « Seigneur, en saint de pierre il fallait le changer », vers applaudi comme un trait si spirituel et si brillant (resic). Le critique poursuit par une recommandation de lecture des poèmes Une Mère à son enfant et Une Petite fille. Il conclut : « Les Oiseaux de passage sont certainement l’un des ouvrages le moins passager de notre époque. Ce volume, qui fait beaucoup d’honneur à Madame Ségalas, lui assure sa place parmi nos femmes poètes les plus célèbres ».

 Le critique de L’Artiste est également nuancé tout en reconnaissant, comme l’ensemble de ses confrères, le talent exceptionnel d’Anaïs Ségalas. La première phrase de la critique de L’Artiste est édifiante : « Assurément, si Les Oiseaux de passage n’étaient pas signés, on ne croirait pas qu’il fut sorti de la plume d’une femme » (sic). Suit : « C’est d’une vigueur d’expression incroyable, une sève désespérante, une énergie poétique, une virilité de la touche.. et une sensibilité touchante. On remarque surtout Qui Sait le début sait la fin. C’est quelque chose de net et vigoureux dont je croyais une femme incapable (sic). Je trouve ce poème de l’école des Orientales : une forme nerveuse, à effets, chaque strophe se termine par un coup de marteau. C’est une force trop bruyante. Anaïs Ségalas s’occupe beaucoup moins de son idée que de la manière de l’exprimer. Aucune pièce n’est inspirée de pensées intimes ; ce ne sont que peintures d’objets extérieurs, de sentiments prêtés à des tiers : l’hymne à la joie d’un marin qui part, la souffrance d’une pauvre femme qui manque de pain pour sa famille. On n’apprend rien des joies et peines de l’auteur lui-même. Les descriptions sont brillantes, les vers harmonieux et souples, mais le poète ne livre rien de son cœur. L’exhibition des secrets de la vie n’est pas une nécessité en poésie ; cependant, maintenant qu’elle est sûre de son instrument, qu’elle l’a rendu docile, elle devra, si elle veut voir sa réputation grandir, demander des respirations à son cœur. La beauté de la forme ne suffit pas à la durée ».

La référence aux Orientales de ce critique qui signe CS.AS est fondée sur le fait qu’Anaïs Ségalas avait déclaré son admiration pour Victor Hugo et adopté sa revendication de liberté dans l’art, en rupture avec les formes classiques. On peut lire, en effet, dans la préface des Orientales : « L’art n’a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ! Il vous lâche dans ce grand jardin de poésie où il n’y a pas de fruit défendu. Que le poète aille où il veut, en faisant ce qui lui plait : c’est la loi. Le poète est libre. Il n’y a pas de géographie précise du monde intellectuel ». 

Ces exemples de critiques des Oiseaux de passage pour montrer, qu’au cours des années 1830, le classicisme, quoique fini puisqu’il n’apporte depuis longtemps plus aucun nouvel auteur qui laissera traces dans le futur, était encore bien présent dans l’esprit des critiques et des patrons de presse bien pensants et moralisateurs. Bien présente aussi la misogynie. On comprend pourquoi Constance de Salm a toujours été encensée par cette critique qui égratigne Anaïs Ségalas. L’une et l’autre avaient certes une personnalité bien trempée et une même foi chrétienne, mais une différence les séparait au plan littéraire : Anaïs Ségalas avait sauté le pas et suivi les préceptes exposés plus haut par Victor Hugo. 

Eugène de Mirecourt livre une autre anecdote qui montre, à côté de sa charité toute chrétienne, le caractère bien trempé d’Anaïs. Elle avait une vraie passion pour l’équitation et la réputation d’être l’une des plus brillantes amazones de l’époque. Son époux, quelque peu anxieux de ses chevauchées, tentait d’user de sa persuasion pour l’empêcher d’aller au manège faire des exercices trop périlleux. Jugeant ce « despotisme intolérable », elle profita de la venue d’un client de son mari pour s’enfuir à l’école d’équitation. Dès son rendez-vous terminé, Jean Ségalas se rendit au manège où il vit avec effroi Anaïs faire sauter par trois fois son cheval au-dessus d’une barrière de cinq pieds de hauteur. Plus tard, elle composera un poème sous forme de dialogues Les Maris d’aujourd’hui, duo humoristique sur le mari citoyen.

 

Anaïs Ségalas avait donné en 1837 son nom à une variété de roses, la rose à cent feuilles (rose de Hollande à cent pétales dite aussi rose chou). L’arbuste bien ramifié forme un joli buisson de grandes fleurs plates et denses, mauve teinté de rouge cramoisi, lilas sur le pourtour. Son parfum est soutenu et sucré. 

 

Enfin, le 15 décembre 1838 naquit dans l’ancien 4ème arrondissement – maintenant le 1er – Bertile, Claire, Gabrielle, l’enfant qui allait enrichir et ensoleiller la vie d’Anaïs. Assise au berceau de sa fille, elle écrivit le volume des Enfantines, source jaillissante d’amour et de tendresse maternelle :

« Voici que ma maison est vivante et folâtre

Et que Dieu l’aperçoit.

L’oiseau du Paradis, le bonheur vient de s’abattre

Et chanter sous mon toit.

Hier, dans mon jardin, une fleur est éclose

Sur le plus frais rosier.

Hier, un bel enfant, autre céleste rose

Est né dans mon foyer.

Bonjour petite enfant, petit roseau qui penche,

Bonjour mon diamant ».

Les Enfantines mettent en lumière la fervente foi catholique d’Anaïs Ségalas qui disait : « La vie a mille aspects, le néant n’a qu’un moule ». Femme, mère et épouse, son royaume naturel est le foyer où elle exerce ses qualités d’amour et de charité et d’où elle combat les vices, la violence et tout désordre moral y compris l’esprit de cupidité et la spéculation de la Monarchie de juillet. 

La même année 1838, Anaïs Ségalas donne Le Bonheur d’être fou dans La Revue de Paris, Le Veau d’or dans Le Journal des jeunes personnes, Les Cinq sens et Une Déception dans Paris Londres Keepsake français. 

Le 13 mars 1839, Anaïs perd sa mère, décédée dans l‘ancien 12ème arrondissement, actuel sud du 5ème - nord du 14ème. Sans aide pratique d’un époux misanthrope, elle aura assumé seule l’éducation de sa fille, exercé une influence majeure sur la structuration de la sensibilité d’Anaïs, en particulier face aux injustices liées à l’esclavage et concouru à l’acquisition de cette foi inébranlable qu’Anaïs répandra dans toute son œuvre. 

Les travaux d’Anaïs Ségalas sont maintenant bien connus et appréciés ; elle commence à servir de modèle de comportement catholique. En 1839, les Éditions Grimblot, Thomas et Raybois publient, à partir des Enfantines un choix de poésies à l’usage de la jeunesse traitant de l’éducation des enfants en fonction de valeurs religieuses, avec un dieu dispensateur de merveilles et de sagesse, moralisateur à souhait : « Au paradis, on obéit » Il y était également question des conséquences infernales de la désobéissance : « L’enfant désobéissant tombe chez l’homme noir de l’enfer et fait pleurer le bon dieu ». 

Les premières années de la décennie 1840 furent l’objet de collaborations ponctuelles avec des publications littéraires à forte clientèle féminine comme Le Musée des familles, Le Dimanche, L’Illustrateur des dames...

Le Livre des Demoiselles reprend en 1840 Le Départ, poème des Oiseaux de passage et en 1844 Les Grands-mères.

Le Voleur donne en 1842 Le Muscadin et le lion, en 1843 Le Bonheur, en 1845 Les Fées et Le Jardin des Tuileries, en 1846 La Grisette…

La Revue pour tous publie en 1844 Le Boudoir d’une coquette, en 1845 Les Sensitives…

Anaïs participe également au Dictionnaire de la conservation et de la lecture et récite ses poèmes à l’Athénée des Arts, ex Lycée des Arts où s’était produite Constance Pipelet de Salm près de cinquante ans plus tôt. Cette institution ne cessera ses activités qu’en 1869.

Les années 1840-1845 voient aussi des rééditions d’ouvrages appréciés. Les Oiseaux de passage dans leur version complète de 333 pages est retiré par les Éditions Desforges en 1844 sous le titre Poésies. Les Enfantines, dont c’est la quatrième réédition, en 1845, comporte un recueil de trente deux poésies et une préface de l’auteur qui situe bien l’ouvrage : « Ces vers sont écrits pour les mères. Ils s’adressent spécialement aux femmes. Dans notre siècle du fer et du chemin de fer, ce sont surtout elles qui donnent asile à la poésie. Ne cherchez pas un livre de vers sur le bureau de l’homme affairé. Cherchez-le plutôt sur la table à ouvrage, au coin du foyer, près du berceau de l’enfant, partout où la femme sème la vie et son cœur ».

Ces lignes effleurent une autre ligne de force de l’œuvre d’Anaïs Ségalas : l’aptitude des femmes à l’éducation et à développer des activités intellectuelles communément réservées aux hommes.

Il est vrai qu’Anaïs n’était pas née quand Napoléon exposait aux enseignants avec intelligence et élégance sa stratégie concernant l’éducation des femmes, en 1805, à l’ouverture de l’École des jeunes filles de la Légion d’Honneur : « Élevez nous des croyantes et non pas des raisonneuses. Il faut leur apprendre à chiffrer, à écrire et les principes de leur langue, leur montrer un peu de géographie et d’histoire. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles »…Depuis son adolescence, Anaïs, si sensible aux injustices faites aux femmes, a quotidiennement sous les yeux des demoiselles élevées dans l’ignorance de tout sinon des vertus d’obéissance à leur mari. Elles n’ont qu’à regarder leur mère pour comprendre ce que sera la leur, un second rôle de compagne d’un époux tout puissant, supposé faire vivre sa famille, mais qui, dans les faits, est maintes fois loin d’assurer quand il ne mène pas une double vie favorisant sa «maîtresse». La condition de la femme contemporaine d ‘Anaïs est parfaitement définie par le Grand dictionnaire universel Larousse du XIXème siècle : Femelle de l’homme (sic). Etre humain organisé pour concevoir et mettre au monde des enfants.

Avec la Restauration, les principes traditionnels dont l’Église est le fer de lance sont enfin revenus, favorisant la multiplication des institutions religieuses du type Les oiseaux, La tour…La prépondérance culturelle de l’Église catholique exalte la primordialité de la famille avec l’homme pour chef, le précepte de la famille nombreuse d’autant plus facile à atteindre qu’il n’existe aucune contraception hors l’abstinence. Les fièvres puerpérales liées au manque d’hygiène et les avortements clandestins sont à l’origine de nombreux décès.

Dans ce cadre et pendant toute la première partie du XIXème, tout discours en faveur d’une instruction pour toutes les femmes a fortiori une certaine égalité de droits n’est pas entendue. Cependant Anaïs Ségalas ne baisse jamais les bras et poursuit son œuvre avec un zèle et un talent d’autant plus facilement reconnus par les critiques et admis par les censeurs qu’elle n’interfère pas directement avec la vie politique.

En témoigne cet éloge de L’Argus du 2 janvier 1845 : « Il y a une remarque assez juste à faire sur les œuvres de l’art. Les écrivains supérieurs suivent, dans leurs travaux, les diverses formes de leur âme. Mesdames Hermance Lesguillon, romancière et poète, et Anaïs Ségalas qui sont de cette royale famille d’inspirés qui comptent Hugo et Lamartine dans ses rangs n’ont eu garde de manquer à leur vocation. Elles ont senti de bonne heure et par instinct que la femme poète n’est que l’écho éclatant et fidèle des destinées de la femme et elles ont retracé dans chacun de leurs volumes, comme dans une épopée intime, cet admirable cercle de dévouement et de tendresse qui compose toute la force de leur sexe ». 

La même année 1845, La Pauvre femme, une poésie tirée des Oiseaux de passage, paraît sans Le Recueil des chefs d’œuvre de la littérature française. Elle décrit la misère, le désespoir des pauvres et le mépris des nantis : Parmi la foule passe un cercueil d’indigent. Un passant se retourne et regarde un instant, songe aux plaisirs du jour, à sa prochaine fête et puis s’éloigne indifférent. 

Les Beautés de l’âme, livre pour jeunes filles dirigé par Fanny Richomme, publient Les Deux mères en 1846 et l’année suivante La Jeune fille extraite des Oiseaux de passage. A la même période Lecture pour jeunes filles d’Amable Tastu, femme de lettre, épouse de l’éditeur Joseph Tastu, donne L’Enfant et le vieillard où Anaïs compare enfant et vieillard :

Ce sont deux choses saintes

« L’un vient de fermer l’aile, l’autre va l’ouvrir

Il est doux, dans les jours de doute et de souffrance

Où l’on a foi qu’au vice, où l’on pleure abattu

D’avoir un bel enfant pour croire à l’innocence

Un père en cheveux blancs pour croire à la vertu ». 

 

Mais Anaïs Ségalas n‘est pas seulement un poète ; elle sent qu’elle peut être aussi un auteur dramatique et a mis à profit ces premières années de la décennie 1840 pour travailler à des pièces de théâtre. Début 1847 elle a présenté au comité de lecture du second théâtre français un drame en trois actes et prose La Loge de l’Opéra. Anaïs avait écrit le 3 avril 1847 à Théophile Gautier pour lui confirmer que la Première de sa pièce serait jouée à l’Odéon à compter du mardi 7 courant : « Oubliez, Monsieur, que vous avez le droit d’être sévère et soyez indulgent…Je ne sais quelle sera la destinée de ce premier ouvrage. En ce moment, je crains le public, le journalisme, tout, y compris le faible talent de l’auteur. Je compte sur votre bienveillance qui ne m’a jamais fait défaut. L’opinion du spirituel critique de la presse est de la plus grande importance, sa plume est un sceptre. Dieu veuille que pour moi, elle ne devienne pas une férule ». La pièce n’eut qu’une dizaine de représentations. Théophile Gautier écrivit dans La Presse du 26 avril : « Querellons un peu Madame Ségalas à propos de La Loge de l’Opéra qui renferme un drame plus corsé que ce titre fashionable et délicat ne le ferait pressentir. Comment, lorsque l’on est comme elle, un charmant poète, qu’on a manié les rythmes avec souplesse et fermeté, aller écrire une pièce en prose. Tout cela n’empêche pas Madame Ségalas d’avoir mis dans sa pièce beaucoup d’esprit, de sentiments, de finesse d’observation. Mais, pour Dieu, quand elle entre dans la lice, qu’elle garde sa cuirasse ».  

Plus élogieuses au premier degré avaient été les critiques de L’Argus des théâtres du 15 avril 1847 : « Un charmant petit poète, après s’être essayé avec un certain petit bonheur à toutes sortes de petites choses a voulu ne pas rester en dehors du mouvement qui pousse les écrivains vers le théâtre et composa sa petite pièce. Cette heureuse petite idée nous a valu La Loge de l’Opéra, bluette aussi aimable que vertueuse que le public de l’Odéon a accueillie avec tous les égards que l’on doit à l’innocence. C’est encore un petit succès qui vaut une nouvelle petite couronne à la gracieuse petite muse. L’esprit féminin, cet esprit doux dont peu de dames de lettres ont le secret s’y révèle à chaque instant. Il y avait bien cinq ans que la comédie de Madame Ségalas faisait antichambre dans les cartons du théâtre, mais messieurs les auteurs se soucient fort peu de l’axiome qui dit Honneur aux dames. Nous applaudissons à la décision de faire jouer enfin La Loge de l’Opéra qui nous a fait passer un moment agréable. Le parterre de l’Odéon, le plus terrible de tous, a accueilli par des bravos les débuts de l’auteur des Enfantines dans ce genre nouveau pour elle ».

 

Pendant cette période socialement agitée de 1847, Anaïs Ségalas, qui travaille à la rédaction de La Femme, donne A Une jeune fille au Journal des Jeunes personnes. Ainsi qu’elle le situe parfaitement dans sa préface, elle veut seulement montrer que les femmes de toutes conditions, paysannes, femmes du monde, grisettes ou femmes de lettres peuvent exercer une influence heureuse sur l’humanité en « combattant les fléaux sans autres armes que l’amour et l’affection ». Elle développe cette idée dans une série de poésies joliment tournées et d’un rythme varié, frais et pimpant lorsqu’il s’agit de la grisette, « L’alouette de Paris », nobles et sévères quand elle nous montre la religieuse priant dans son cloître pour le salut de l’humanité ou Moïse brisant le Veau d’or. Un feu sacré pareil à celui du poète, l’homme en fait le génie, la femme l’amour. Le poème A Une jeune fille donne une impression troublante d’Anaïs Ségalas en tant que mère. Alors que Bertile n’a encore que neuf ans, ne risque-t-elle de lui donner les préceptes d’une mère pour le moins possessive. On lit en effet : « Jeune fille qui court au bal, songe moins à ta grâce et plus à ta mère, Sainte de la maison » « Un époux t’enlève et ta mère soupire… te cherche partout… ne verra plus le jour et ton sourire au réveil… ta mère a perdu sa fauvette, a perdu son trésor »… « Dis à ta mère, enfant, ton âme et ses mystères » comme s’il fallait ne vivre que pour le bonheur égoïste et exclusif de sa mère, ne pas fonder de foyer, n’avoir aucun jardin secret, aucune autonomie ! 

 

 

 

 

 

 LES ENGAGEMENTS MILITANTS

 

 

 1848, année de révolutions débute par une surprenante information difficile à vérifier en 2010 : le périodique Le Tintamarre du 16-22 janvier affirme que pour cette nouvelle année, sur ses certes de visite, Anaïs Ségalas a fait écrire sous son nom Homme de lettres !

Les 23, 24 et 25 février 1848, une révolution essentiellement ouvrière conduit à l’abdication de Louis Philippe et à la constitution d’un gouvernement provisoire qui proclame la République le 24 février. A partir de fin février, la France va vivre quelques semaines d’euphorie, de sensation de liberté que l’historien de la monarchie de juillet et de la Deuxième République Philippe Vigier a surnommé l’illusion lyrique, pendant laquelle on note une effervescence féminine importante : associations créées par dizaines dans tout le Pays, manifestations par centaines, diffusion de lettres, tracts, pétitions…640 propositions politiques seront adressées en moins de deux mois à la commission du gouvernement chargée de l’organisation du travail. 

Anaïs Ségalas va s’impliquer fortement dans ce mouvement. Elle collabore, entre autres, au Journal des femmes que Fanny Richomme fonda en 1832 pour « rendre les femmes aptes à leurs devoirs de compagne et de mère ». L’équipe éditoriale se composait de Delphine Gay, première épouse du patron de presse Emile de Girardin, George Sand, Marceline Desbordes-Valmore mais aussi de Louis Auguste Blanqui, Paul Musset… Journal chrétien modéré, il appelle aux droits civiques et à l’éducation pour les femmes. Son papier luxueux, ses jolies gravures en faisait un organe du féminisme bourgeois. D’ailleurs, son prix au numéro (2,50 francs soit une journée de travail d’un ouvrier) indique qu’il était bien loin de s’adresser à tout le monde. Dès la fin février, Anaïs assiste également aux réunions de la Société de la Voix des femmes, club organisé par Eugénie Niboyet. Fondatrice de La Voix des femmes sous-titré Journal socialiste, politique, organe d’intérêts pour toutes les femmes exclusivement, premier quotidien féministe français. Eugénie Niboyet avait fondé en 1833 l’Athénée des dames, cercle féminin où l’on pouvait suivre un programme d’études supérieures, puis en 1836 La Gazette des femmes où avaient déjà collaboré Anaïs Ségalas et Flora Tristan, femme de lettres féministe auteur en 1843 de l’Union ouvrière. Chateaubriand, qui était favorable à la reconnaissance des droits fondamentaux des femmes, en partie sous l’influence de Hortense Allart de Méritens, et surtout poussé par Pauline Roland, son amie de cœur, était allé au bureau de La Gazette des femmes pour dire : « comptez-moi au nombre des vos abonnés. Vous défendez une belle et noble cause ». Chateaubriand avait été jusqu’à se montrer favorable à la candidature d’Anaïs Ségalas à l’Académie française. Selon Eugène Sue, l’équipe de rédaction de La Voix des femmes, constituée essentiellement d’une élite de femmes urbanisées qu’il qualifie d’intellectuelles, se réunissait le jeudi. L’expression Femmes de 1848 pour désigner les actrices de l’Histoire de cette période révolutionnaire est née dans cette équipe dont Anaïs était un membre très actif. Elle a écrit pour l’occasion Les Femmes, cours de comportement moral pour toutes les femmes. L’équipe éditoriale avait décidé d’ouvrir - c’était une Première – leurs colonnes à un Courrier des lectrices qui obtint un succès inattendu. Un flot de propositions envahit le journal : les femmes profitaient de l’opportunité qui leur était donnée pour manifester leur volonté d’être reconnues comme citoyennes avec des droits civiques, des droits civils, en particulier rétablir le divorce, au travail justement rémunéré et non objet d’aumônes organisées par des chefs ou patrons omnipotents ainsi qu’une éducation pour toutes. 

Bien sur informé de cet événement et des revendications majeures, le gouvernement provisoire essaya d’agir pour améliorer le sort des ouvrières, nomma des déléguées par arrondissement qui s’organisèrent en ateliers nationaux de la femme. Rien n’en ressortit sinon la réduction du travail quotidien à douze heures maximum pour les blanchisseuses et l’abolition du travail à très bas prix dans les prisons et les couvents qui avait avili la perception du travail des femmes.

L’assemblée constituante sortie des urnes les 23 et 24 avril 1848 était composée de beaucoup de notables provinciaux conservateurs et de républicains modérés. Les mesures favorables aux classes populaires devenaient problématiques. La proposition du 26 mai d’Isaac Jacob dit Adolphe Crémieux, ministre de la Justice, d’abroger la loi de 1816 sur le divorce fut renvoyée en commission puis enterrée. 

Parallèlement à la publication de La Voix des femmes, se réunissait le Club des femmes où s’échangeaient des propositions et des projets de grand soir. Ces réunions faisaient la risée des journalistes et le bonheur des caricaturistes nuisant au mouvement qu’elles défendaient. Les articles tournent le club en dérision et les rédacteurs font peu de cas fait des revendications féminines. Ils avancent s’être procurés, non sans mal, les noms des illustres citoyennes qui composent le Club des femmes et les jettent en pâture, avançant qu’il ne fallait pas qu’ils soient oubliés. Chacune fait l’objet de quelques amabilités. Eugénie Niboyet, la présidente, est assez avancée en âge (52 ans) mais très arriérée en politique. Depuis longtemps, elle prêche l’éducation démocratique et sociale du beau sexe. Avec elle, Anaïs Ségalas et beaucoup de faux doigts tachés d’encre, une infinité d’égéries, quelques saphos, mais peu de femmes de ménage. La plus vilaine moitié du genre humain était représentée, au Club des femmes, par les citoyens Paulin Niboyet, juriste et écrivain, fils de la présidente, Moïse Alcan, envoyé des juifs de Lorraine, Emile Souvestre, romancier célèbre pour ses œuvres sur la Bretagne et la chouannerie et Alphonse Louis Constant, abbé défroqué, figure de l’occultisme sous le nom d’Eliphas Lévi, engagé par ailleurs en 1848 avec les travailleurs dans le Club de la montagne et des saint-simoniens, Benjamin Olinde Rodrigues Henriques ou le fabuliste Pierre Lachambeaudie, également militant au Club socialiste. La presse s’amuse, brocardant ceux d’entre ces citoyens qui n’étaient pas forcés de rester à la maison afin d’y soigner les enfants et y préparer le souper, tandis que leur mère, femme ou sœur clubait, devaient garder les socques, les cabas et les tartans des citoyennes clubistes. Un journaliste anonyme témoigne : « Nous l’avouons, non sans honte : nous avons conservé du Club des femmes un très agréable souvenir. Après avoir réglé le droit d’entrée d’un franc, nous avons passé de délicieuses soirées et nous regrettons que la police du citoyen Marc Caussidière, préfet de police de février à juin 1848, (un républicain rouge !) prenne un certain soir la résolution de fermer le gynécée émancipateur du boulevard Bonne Nouvelle. Nous assistions à des moments historiques : il est difficile de se faire une idée du tapage effroyable, des cris incohérents qui accompagnaient les prédications des clubistes. Les motions de ces dames provoquaient des interpellations d’une joyeuseté inimaginable. Les dames furent attendues un soir, sur le boulevard, par des individus très discourtois qui fessèrent la citoyenne Niboyet ». Dans l’article suit une liste de clubistes : viragos, entremetteuses, femmes de prêtres défroqués dont Noémi Cadiot seconde épouse de l’abbé Constant, connue sous son pseudonyme de sculpteur et écrivain, Claude Vignon, et autres habituées de la Petite Roquette (vise Jeanne Deroin)…  

Après les événements de juin, il est interdit aux femmes de participer à des clubs ou d’en gérer. La Voix des femmes et leur Club doit fermer. Les militantes se dispersent pour éviter la répression et aussi parce que les fonds ne leur permettent plus de tenir. De même pour toutes les publications et clubs qui avaient foisonné ; ils ne vécurent que l’espace d’un printemps. Anaïs Ségalas s’était aussi impliquée, avec Eugénie Niboyet et Jeanne Deroin, dans une Société d’éducation dirigée par Désirée Véret-Gay, L’Association Mutuelle des Femmes. Le but était d’organiser des centres d’éducation et des coopératives d’emploi pour les femmes. D’abord très fréquentée, cette Société implosa par faute de moyens et de fréquentation, le nombre des professeuses (sic) - toutes les femmes des 48 quartiers de Paris ayant une forte personnalité s’y donnaient rendez-vous – dépassant celui des demanderesses d’enseignement.

Anaïs Ségalas avait beaucoup et activement participé à des mouvements à l’origine de plus d’agitations stériles que de résultats tangibles pour les droits des femmes. Après la suppression des Ateliers nationaux assurant quand même la subsistance très minimale de plus de cent mille ouvriers, et d’autres provocations de la Constituante, de violentes émeutes reprirent entre le 23 et le 26 juin, prise de la dernière barricade du boulevard Saint-Antoine par les troupes de Louis Cavaignac. Lors de ces journées, Jean Ségalas, chef de bataillon de la Garde nationale, dut combattre et laisser Anaïs au milieu de l’insurrection à quelques pas des boulevards dans leur maison de la rue de Crussol. S’y trouvait un dépôt d’armes confiées par la mairie de Paris. Les combattants populaires sommèrent Anaïs Ségalas de leur livrer ces armes. Elle refusa, attroupa toutes les femmes du voisinage et les incita à résister, s’il le fallait en utilisant les armes du dépôt. Par chance, un détachement de militaires entra dans la rue pour empêcher le massacre de ces gardiennes du (boulevard du) Temple. Anaïs Ségalas fit un poème de cet acte de bravoure. L’Élysée la récompensa par l’envoi d’un riche bracelet. 

Certes, Anaïs avait vécu quelques mois en militante féministe. Mais sans jamais s’éloigner de ses convictions que la femme doit progresser et faire progresser l’humanité par l’amour et l’affection dans le cadre de valeurs traditionnelles chrétiennes. Elle s’est défendue d’avoir fait œuvre de rebelle : « Je ne suis pas de celles qui font de leur écharpe un drapeau » et d’avoir écrit le moindre hémistiche saint-simonien ou fouriériste, même si elle a côtoyé des militantes de ces mouvements. Elle expliqua qu’elle partageait avec elles la volonté d’amélioration de la condition féminine, mais par des moyens différents. Anaïs, fervente catholique témoin des lézardes d’une société louis-philipparde qui s’est enrichie et n’a pas guerroyé, mais s’est couverte de tant de scandales financiers, moraux et familiaux. Anaïs a-t-elle vu, comme les animateurs de L’Univers, journal du catholicisme libéral, dans ces mouvements mêlant la classe ouvrière à tant d’alliés disparates, une aspiration au bonheur par l’amour du prochain ? une extension du principe de fraternité apporté au monde par Jésus-Christ ? Comme ce fut le cas pour Constance de Salm, elle a toujours refusé le féminisme actif, la laïcité exprimée de Jeanne Deroin ou Pauline Roland ou l’intégration du mouvement féministe au socialisme démocratique de Désiré Véret-Gay. Il est vrai que nombre des féministes qu’elle a rencontrées dans les clubs du printemps étant de milieu modeste avançaient des revendications plus en ligne avec leur quotidien difficile (Jeanne Deroin fut lingère avant de devenir institutrice) ou des conceptions par essence différentes de la société, étrangères au monde d’Anaïs : Désirée Véret, était couturière, mais aussi saint-simonienne, avait fondé en 1832 le journal La Femme Libre, devint fouriériste, rencontra Robert Owen, avant d’épouser Jules Gay, libraire, éditeur galant contraint de quitter la France, socialiste qui se rapprochera de Michel Bakounine. 

Marie de Flavigny comtesse d’Agoult, femmes de lettres, historienne à chaud des événements de 1848 – elle a publié dès 1850 une Histoire de la Révolution de 1848 – oppose les femmes du peuple aux « poétesses bourgeoises au chaud de salons littéraires où elles réclament un droit d’écrire que personne ne leur refuse », aux excentriques des clubs et des journaux moquées par les publicistes professionnels. En 1849, le théâtre prendra ces citoyennes bourgeoises pour cible dans un vaudeville réactionnaire mettant en scène des femmes « saucialistes » jouées par des comédiennes d’âge mur, aux allures grotesques voire monstrueuses. Pierre-Joseph Proud’hon enfoncera le clou dans Le Peuple d’avril 1849 : « Nous ne comprenons pas plus une femme législateur qu’un homme nourrice ». La piteuse fausse candidature de George Sand à un poste de sénateur fut un bonheur pour les critiques. Seul, Jules Janin, célèbre critique, réclame, dans Le Journal des Débats, les mêmes droits que les hommes pour les femmes, du moins les femmes supérieures (sic).

 

Avec le Prince Président, la bourgeoisie et la religion ont repris leur place. Anaïs Ségalas s’était remise à son travail d’écrivain.

Mise en confiance par sa première expérience des planches, elle propose à l’Odéon début 1849 Le Trembleur, comédie en deux actes mêlée de couplets. Le jour de la Première fixée au 8 septembre 1849, elle adresse ce mot à Théophile Gautier : « On doit jouer ce soir Un trembleur qui demande toute votre indulgence. Je suis coupable d’avoir commis cette petite pièce. Soyez bienveillant pour elle, comme pour La Loge de l’Opéra. Mon trembleur est vraiment à plaindre. Il frémit aujourd’hui, il va trembler lundi. Vous pouvez le rassurer dans votre célèbre et spirituel feuilleton. Soyez indulgent et le trembleur reprendra courage ».

Pour la réouverture de l’Odéon, Le Trembleur passe en première partie de La femme du Cid adapté par Hippolyte Lucas, écrivain et critique ayant loué Anaïs Ségalas pour son écriture. Théophile Gautier consacra tout son papier dans La Presse du 17 septembre à la pièce de Lucas et à Corneille. Concernant le Trembleur, il indulge : « Le Trembleur est un vaudeville amusant du à l’esprit charmant et poétique de Madame Ségalas ». Cette pièce tiendra une vingtaine de représentations jusqu’au 7 novembre 1849. Emportée par son élan théâtral, Anaïs présente à la Porte Saint-Martin Les Deux amoureux de la grand-mère, une comédie vaudeville en un acte, jouée à partir du 18 novembre 1850. 

En 1851, le Keepsake parisien publie une poésie Les Virtuoses des buissons. Ce retour à la poésie, chanté par Alfred Desessarts dit des Essarts dans La Comédie du monde : « Anaïs Ségalas, cette mère qui chante près du berceau d’un enfant quelques strophes touchantes». 

Mais ce retour à la poésie n’était qu’un intermède. Elle était occupée à écrire, pour l’Odéon, une comédie en deux actes et en prose Les Absents ont raison qui tiendra l’affiche à partir du 7 mai 1852. Cette fois, la pièce a du succès et les critiques louangent. Pour Le Journal pour rire du 22 mai : « Madame Ségalas vient de faire représenter une jolie comédie à l’Odéon. Elle joint à une rare finesse d’observation toute la grâce de l’esprit féminin et son style plein de simplicité et de bon goût ne manque pas d’une certaine élégance. Le titre dit le sujet : deux jeunes époux ne peuvent se souffrir ; dès qu’ils sont ensemble, ils parlent sans cesse de séparation éternelle, mais quand les événements les éloignent pour quelques temps l’un de l’autre, ils soupirent, s’ennuient, se regrettent et finalement se retrouvent avec joie ». Pour Le Tintamarre du 16 mai : « Madame Ségalas, dont nous connaissons de délicieux poèmes a fait trêve de sa muse ordinaire pour nous donner une charmante comédie en prose. Madame Anaïs Ségalas est restée poète et fait preuve de beaucoup d‘esprit. Cette œuvre continue à nous le prouver ». 

En 1853, retour à la poésie avec Zozo, Polyte et Marmichet à La Muse des familles, Les Violettes et les abeilles parues chez Schiller Aîné à Paris et surtout préparation d’une quatrième pièce, un vaudeville en un acte Les Inconvénients de la sympathie que le Théâtre de la Gaité jouera à partir du 13 février 1854, sans vrai succès. La Presse du 17 octobre 1854 montre une publicité pour le premier numéro du Messager des dames et des demoiselles, paru le 15 octobre, incluant une poésie d’Anaïs Les Églises de Paris.

 

En 1854, un fait divers donne l’occasion de cerner la charité d’Anaïs dans le contexte social et politique du Second Empire. Une servante de 20 ans, Mademoiselle Rigal, avait travaillé au service des Ségalas de décembre 1848 à janvier 1851. Anaïs s’était rendu compte qu’elle volait diverses choses, mais sans preuve ni flagrant délit, elle ne dit rien. L’employée était partie de son service pour une autre famille où elle fut surprise et convaincue de vol. Procès. Madame Ségalas vint témoigner qu’elle l’avait soupçonné de vols sans grande valeur, mais qu’elle n’avait pas agi par manque de preuves et compte tenu de l’âge de la jeune fille. La famille plaignante dut être moins charitable puisque la domestique fut condamnée à sept ans de réclusion ! Dans la première décennie de son Empire, le tout répressif était bien d’actualité pour Napoléon III. 

En 1855, la librairie Louis Janet publie Les Contes du nouveau Palais de cristal. Ce volume est un recueil des plus importants de ses articles de genre, nouvelles, feuilletons qu’Anaïs a écrits pour la presse depuis plusieurs années. De 1848 à 1852, elle avait été chargée des comptes rendus de livres et pièces de théâtre par Le Corsaire d’où une centaine de feuilletons. Par ailleurs, elle avait inséré des poèmes dans La Muse des familles, le Cabinet de lecture, La Tribune dramatique, et autres supports. La même année paraît chez Magnin la cinquième édition des Enfantines auxquelles Anaïs et sa fille Bertile, âgée de 17 ans, ont ajouté quelques courtes historiettes. 

Le 7 juillet 1855, Anaïs écrit à Eugène de Mirecourt pour le complimenter de son esprit vif, brillant et ingénieux, son jugement éclairé, sa verve étincelante toutes qualités qui l’animent en rédigeant ses biographies. Elle le remerciait ainsi de l’éloge qu il venait de faire d’elle-même et de ses œuvres dans la série des Contemporains.

Charles Jacquot alias Eugène de Mirecourt (commune où il est né en 1812) a écrit, en effet, 140 volumes de biographies de Contemporains entre 1854 et 1858 auxquels s’ajoutent 80 romans, nouvelles, mémoires et portraits. Mais toutes ses biographies n’étaient pas du goût du journal Le Contemporain ; il n’hésitait pas à être d’humeur mordante ou à dénoncer ce qu’il était de bon ton de taire. Son pamphlet intitulé Fabrique de romans, Maison A.Dumas et Cie dans lequel il dénonçait des nègres lui valut six mois de prison ! Anaïs Ségalas l’avait remercié. Et pourtant Eugène de Mirecourt n’avait pas été spécialement tendre avec son théâtre : « Il n’appartient point à une nature fine, délicate et rêveuse d’écrire ce type de compositions dites levers de rideau. Ils ne renferment pas suffisamment de coups de pied, soufflets, meubles renversés et assiettes brisées pour dominer le tumulte des retardataires qui s’installent et de bancs que les ouvreuses apportent. Les succès intimes détournent un écrivain de sa route. Chez Madame Ségalas, la fantaisie de composer des drames et des vaudevilles a du venir des suites des bravos recueillis en sa qualité de charmante actrice de salon. Sa position de femme du monde ne lui permet pas d’aborder les grandes scènes comme comédienne ; elle voulut les aborder comme auteur ».

Anaïs dut trouver fondées les critiques de Mirecourt puisqu’elle mit un point final à ses œuvres théâtrales avec un petit opéra comique dont la partition avait été composé par Emile Durand, dont Claude Debussy fut élève alors qu’il professait au conservatoire de Paris. Il fut peu joué et termina sa carrière dans un concert de bienfaisance. 

Le troisième recueil poétique de Madame Ségalas se nomme Femmes. Dans sa préface, elle précise qu’elle n’a jamais appartenu à la horde furibonde de ces bas bleus révolutionnaires qui agitent l’étendard de l’émancipation conjugale et politique : « Au lieu d’accroître les plaies sociales, la femme doit les panser et les guérir ». Elle montre ensuite la vanité d’un monde mené par l’appât immodéré du gain, qu’il s’observe chez l’homme du monde :

Nos chevaliers n’ont plus l’amour ni la foi

La Bourse où le veau d’or luit sous les colonnades,

Nouvelle terre sainte, est le but des croisades

Et c’est au lansquenet que s’ouvre le tournoi.

Ou chez la femme du monde : Aujourd’hui des reines de salon oublient les actions généreuses pour spéculer sur le Strasbourg !

Pour Anaïs, la hausse ou la baisse, c’est le sourire ou la souffrance de son enfant.

Elle versifie également pour les grisettes, leur conseillant de ne pas hanter les bals : Le travail est un ange gardien ; c’est lui qui doit suffire aux besoins de son humble toilette. Et conclut : Ne porte de brillants qu’au fond de tes beaux yeux. Elle versifie aussi pour la paysanne et le brave ouvrier :

Les maisons d’ouvriers sont des ruches d’abeilles

C’est avec le travail qu’on les remplit de miel. 

Charles Augustin Sainte-Beuve, critique et écrivain dira d’Anaïs Ségalas que ses vers harmonieux ont aidé bien des cœurs de femme à pleurer. L’avenir ne l’oubliera pas et dans le recueil définitif des poetae minores de ce temps-ci, un charmant volume devra contenir sous son nom quelques idylles, quelques romances, beaucoup ‘élégies, toute une gloire modeste et tendre. Madame Anaïs Ségalas est le poète des mères, des enfants et de la famille. Entraînée vers des aspirations chrétiennes et les sentiments purs, elle excelle dans les naïfs tableaux du foyer. 

En 1856, L’Enfant et le Vieillard fait, de nouveau, partie d’une sélection de poésies pour Fleurs et Fruits par J.Aymard (édité à Lille). 

En 1857 sort la troisième édition des Oiseaux de passage et La Revue anecdotique des excentricités contemporaines rapporte une soirée chez Madame Ségalas : « La comédie de société a des ailes ; elle s’est transportée le 12 juin rue de Crussol chez une de nos muses les plus gracieuses, Madame Ségalas. On a commencé par une petite saynète de Mademoiselle Bertile Ségalas, à la fois auteur et actrice, qui jouait avec Mademoiselle Pillé une toute ravissante jeune fille (Bertile avait 19 ans). La saynète et les deux jeunes filles se sont partagé les applaudissements et on a eu le bon goût d’épargner à leur modestie la pluie de bouquets. Ensuite, une comédie proverbe en deux actes de Madame Ségalas interprétée par l’auteur avec le concours des comédiens Malézieux et Jean Auguste Ballande, devenu directeur de théâtre : Les Absents ont raison ; la pièce est charmante, les absents avaient vraiment bien tort. Quelle passion, quel délire, tous les éventails étaient déployés, le rouge tombait des joues et l’agitation des femmes faisait voltiger dans le salon un nuage de poudre de riz. La troisième pièce était La Carte à payer. Jamais la rue de Crussol n’a retenti de si bons éclats de rire. Trente cinq ans plus tard, les lundis de Madame Ségalas seront toujours très suivis. Il est vrai qu’elle s’était fait une réputation de salonnière très recherchée et avait fait construire au milieu de son jardin une petite salle délicieuse pour ses activités de salon : théâtre, concerts, monologues…Quand il était encore à Paris, Victor Hugo se montrait très assidu au cercle de Madame Ségalas. 

Sous le Second Empire, on dînait tôt et on se recevait presque chaque soir. Mélanie Waldor, qu’Anaïs avait vraisemblablement connue comme amie de Constance de Salm, lui adresse une lettre d’invitation en ces termes aimables : « Je voudrais bien, mais je n’ose vraiment pas, vous prier de venir, sans façon, mercredi soir à une petite réunion de musique et de littérature que j’ai chez moi. Vos soirées sont si brillantes et les miennes si simples que je solliciterai d’avance pour elles votre indulgence, puis, une fois que vous l’aurez accordée, je vous dirai que vous êtes bonne et charmante et qu’il y a bien longtemps que je désirais vous engager à venir les embellir, sans jamais avoir osé faire le premier pas vers vous. Veuillez dire à Monsieur Ségalas combien je serai heureuse de le recevoir ».

Les sources ne précisent pas si les Ségalas devinrent des habitués du salon de Mélanie Waldor. 

En 1858, Anaïs donne le 14 mai au journal Le Voleur, Les Petites fortunes et le 24 septembre La Chanson de l’hiver. Elle publie également chez Achille Faure Les Mystères de la maison : Fernand, peintre semi-athée, est un modèle de retour de la foi conduit par la main de Dieu. En trouvant dans une église où il entre par hasard un tableau de maître lui donne la clef de son talent de peintre jusque là recherché, pressenti par lui mais toujours ignoré, toujours rebelle à son pinceau. Ce roman reçoit de bonnes critiques de la part du Foyer : « A conseiller aux jeunes personnes les mieux élevées ; elles n’en tireront que de bons fruits. On y trouvera d’ingénieuses pensées, de remarquables leçons données avec réserve, modestie, saine raison et bon goût. Bien des travers et défauts sont exposés avec une franchise discrète, mais avec assez de transparence pour que chacun apportant un peu de bonne volonté y fasse ses remarques et ses applications particulières et trouve à se corriger de quelques imperfections. Toutes ces peintures sont écrites avec cet esprit fin et délié qui distingue éminemment cet écrivain d’élite ». 

En 1859, ses poésies sont citées en exemple dans A l’Enfance, dans La Corbeille poétique du jeune âge ou recueils des Leçons littéraires morales empruntées à nos meilleurs poètes de L.L. Buron. Anaïs est citée entre Racine et Lamartine, puis avec le poème Les Cinq Sens dans L’Abeille poétique du XIXème siècle de J.B. Pélissier. Elle publie aussi En Causant toilettes au Musée de la famille. 

Au cours de la deuxième décennie du Second Empire, dont elle avait salué l’instauration avec enthousiasme, Anaïs Ségalas continuera à être le parangon des vertus morales chrétiennes. Elle s’engagera dans la Croisade des femmes en faveur des chrétiens de Syrie et donnera à La Muse de la famille en 1860 son poème L’Ami de l’enfant qui met en lumière l’amitié entre un enfant au cœur aimant et son épagneul à l’œil si bon : « S’il ne sait pas chanter, il sait dire je t’aime avec ses yeux. Ton épagneul que tes bras enlace, c’est l’amitié ». 

En 1861, Les Oiseaux de passage et Les Enfantines sont l’objet d’une nouvelle réédition. 

En 1863, Le Voleur illustré publie La Réclame et Le Guignol, livre de la jeunesse d’Alfred Desessarts Les Ouvriers du bon dieu et …Les Oiseaux de passage sont de nouveau réédité. Pour la cinquième fois ! 

En 1864, huitième réédition des Enfantines, preuve s’il en fallait de la notoriété croissante et du développement de l’audience d’Anaïs Ségalas.

La même année, elle sort chez Magnin un recueil de trente six poèmes Nos Bons parisiens qui connaîtra également un franc succès. La Semaine de la famille en donne cette critique signée Nathaniel : « Puisque nous voici au chapitre de Paris, disons quelques mots d’un volume en vers de Madame Anaïs Ségalas Nos bons parisiens. Je trouve précisément que dans ce volume où l’esprit est semé à pleines mains, les vers frappés abondent. Soyons vrais, Madame Anaïs Ségalas, en sa qualité de poète, a voulu contenter tout le monde. Peut-être a-t-elle craint que l’édilité parisienne, qui est très communicative, n’envoie un communiqué au Parnasse à l’adresse de cette muse téméraire et chagrine qui déplore l’embellissement de Paris. Ce qui caractérise ce volume, je l’ai dit, c’est l’esprit parisien. Ces vers sont de ceux qu’on applaudit avec plaisir, à la lueur des bouquets, au milieu de femmes en toilette de bal, arrêtant un moment le tourbillon des polkas et mazurkas pour entendre cette muse plus ingénieuse et plus brillante que naïve. Je suis sur que ces stances coquettes, délicatement sculptées et toutes parfumées ont été applaudies par de jolies mains. Il y règne un souffle poétique assez agréable pour plaire sans être assez fort pour éteindre la bougie des lustres ou mettre en désordre les coiffures savamment construites ». 

Toujours en 1864, Anaïs a alors 53 ans, elle débute une nouvelle collaboration de trois ans avec Eugénie Niboyet, directrice du Journal pour toutes, pour assurer la rubrique Concerts. Cette activité ne modère pas la publication ou la réédition d’ouvrages d’Anaïs.Pour la seule année 1865 : Madame Ségalas est présente chez les libraires avec la première édition de ses commentaires de l’Histoire de Jules César juste publiée par Napoléon III qui lui avait adressé – privilège réservé à très peu d’écrivains - un exemplaire de son ouvrage, ainsi qu’avec la publication de la Semaine de la Marquise de Valnay, chez Dentu, sous la forme d’un recueil de huit journées en huit poèmes : J1 : Le Miroir du diable ; J2 Le Bonheur d’être fou, reprise de la publication de 1838 dans La Revue de Paris suivie d’une première réédition en 1849 sous forme de feuilleton paru dans les numéros 8 à 51 du Salon littéraire et narratif ; J3 : Ma Femme et ma nièce ; J4 : Les Absents ont raison, texte de la pièce jouée à l’Odéon en 1852 ; J5 : Zozo, Polyte et Marmichet, paru dans La Muse des familles en 1853 ; J6 : Le Souvenir d’un mère ; J7 : A Quoi tient l’amour d’une femme ; J8 : L’Oncle d’Amérique et le neveu de France. En outre, sont publiées une deuxième édition des Mystères de la Maison, roman de 376 pages chez Achille Faure, et des Petites Fortunes par Le Voleur illustré ainsi qu’une quatrième édition de Le Vieillard et l’enfant dans la collection Fleurs et Fruits. Enfin, chez Hachette, Louis d’Albemont sort un livre de choix de poésies à l’usage des collèges et lycées où figure Les Premiers pas à l’église, sous la forme d’un discours d’une mère à son petit enfant :

« Vois-tu cette maison où la cloche t’appelle ? C’est une église.

Vois-tu cet autel qui parle à nos deux âmes ?

Une vierge au front pur pour soutenir les femmes

Un nouveau-né divin pour sourire aux enfants ». 

On peut situer en 1865 la première édition des Magiciennes d’aujourd’hui, « Ces redoutables magiciennes sont tout simplement les femmes ». Les éditions suivantes auront lieu en 1870 et 1873, toujours chez E. Dentu. L’auteur présente un grand nombre de types de magiciennes dans cette étude de mœurs contemporaines pour laquelle elle a mis à profit ses propres observations avec celle d’Honoré de Balzac, d’Alexandre Dumas Fils, d’Émile Augier et de Théodore Barrière. On coudoie dans cette galerie des personnages de connaissance : Marco la fille de marbre, Olympe du demi-monde, l’héroïne des lionnes pauvres et même la cousine Bette. Voici d’abord la coquette, Madame d’Orvigny, type de la femme dépensière, infidèle, soustrayant, pour faire face au coût de ses toilettes, un dépôt d’argent confié à la probité de son colonel d’époux. A ses côtés, Stella, la fille du colonel, le bon ange de la maison, qui aide sa belle-mère à réparer ses fautes et Yolande, femme dévouée. Puis, dans un autre genre, la grande Jeanne qui, pour faire vivre sa vieille mère, met son bras dans la gueule des tigres et des lions de la Porte Saint-Martin, ébahissant les habitudes du lieu. On rencontre aussi des vampires dans la vie privée : Mademoiselle Bohéma, la fille de marbre, la mère sans entrailles, qui n’aime que l’argent et, après toute une vie galante, finit par devenir tireuse de cartes. Autre type curieux, Mademoiselle Mélusine, parente pauvre qui s’ingénie à diminuer le nombre de ses co-héritiers. Bien sur, tous ces types ne sont pas originaux et ont été empruntés aux maîtres du genre, en adoucissant les reliefs des œuvres originales avec une touche féminine et discrète et un style excellent.

En 1866, la librairie classique Paul Dupont à Paris édite Les Poésies de la jeunesse de Charles Naudet, comprenant une poésie d’Anaïs : A l’Enfance, parmi les morceaux choisis des meilleurs écrivains, destinés à servir aux exercices de lecture et de récitation et Le Musée des familles publie une autre poésie : Le Facteur de Paris. La même revue reproduit le 8 février 1867 une deuxième édition des commentaires d’Anaïs Ségalas sur L’Histoire de Jules César de Napoléon III. Le 16 mai, on retrouve Les Algériennes dans le feuilleton de l’Echo d’Oran et le 20 septembre dans La Revue de Paris Les Moutons de salons. Plus classique, en 1868, Les Morts, tiré des Oiseaux de passage sont repris dans Poésies religieuses et morales par René Müller (Éditions Migard, Rouen) et La Revue de Paris donne le 15 septembre une nouvelle Monsieur Blanchard Fils.

Le 20 janvier 1869, Eloi Subou écrit un sonnet à Madame Anaïs Ségalas au sujet d’un poème des Enfantines, Bertile. Il paraîtra dans Le Concours des muses n°33 du 27 mars 1869 :

« On devient meilleur fils quand on lit ce poème,

On apprend l’art d’aimer, on comprend beaucoup mieux

Ce que vaut une mère en voyant comme elle aime.

Oui, moi je l’ai compris et je me sens heureux.

Tes accents sont divins quand tu chantes ta fille

Et l’on sait, ô poète aimé de la famille

Qu’en lisant dans ton livre, on a lu dans ton cœur ». 

Quelques années plus tard, en 1875, la guerre passée, l’Obole au profit des alsaciens et lorrains de Louis Boué, Éditions Alphonse Lemerre, publie un sonnet de 1874 dédié à Madame Anaïs Ségalas à cause de ses magnifiques vers sur Bertile dans les Enfantines où l’on sent comme une similitude d’inspiration :

« Ton génie, ô poète, et ton amour, ô femme

Ont fait jaillir ces chants suaves de ton âme

Comme d’un riche vase une exquise liqueur

Et l’on sent en lisant dans ton livre

Qu’on a lu dans ton cœur ». 

 

 

  

 

 RECITS DES ANTILLES

 

 

 

L’époux d’Anaïs, Jean Ségalas était certes avocat, mais devait avoir un intérêt pour la colombophilie. Il est, en effet, resté dans l’Histoire comme l’initiateur de la poste par pigeons voyageurs pendant le siège de Paris en 1870. Il avait pensé à ce moyen de communication trois semaines avant le siège et installé une soixantaine de volatiles dans la tour de l’Administration des Télégraphes. Quelques faibles que furent les résultats, puisque seuls 72 retours de pigeon eurent lieu sur 365 emportés à Tours, la vérité historique oblige à préciser que le rôle le plus important revient à Monsieur Rampon, directeur général des Postes et à la Société colombophile L’Espérance. 

Anaïs resta plusieurs années sans produire d’œuvres comme avant la guerre de 70. Le journal tenu par Bertile rapporte l’extrême pénibilité de la période juillet 1870 à juin 1871, vécue à Paris. On ne trouve qu’un poème Les Cousins, publié en 1871 par Le Musée des familles.

En fait, Anaïs avait décidé de se dévouer à la mission chrétienne et humanitaire de soigner maux et misères des blessés de guerre, puis des nécessiteux. En 1873 la Société des gens de lettre vend un volume au profit de l’Alsace-Lorraine. Anaïs y donne Une famille lorraine où elle demande aux français de ne pas oublier : «On vient de t’enlever deux filles ô patrie … tendre la main, le sourire, le regard vers ces frères et ces sœurs…On rétrécit la France, agrandissez vos cœurs ». C’est à cette occasion que La Fantaisie parisienne du15 octobre 1874, sous la plume d’A. Fleury-Chambellant, publie un éloge de la personnalité et de l’œuvre d’Anaïs Ségalas : « Ses livres ont un vrai mérite, celui d’amuser, d’intéresser et de faire penser au bien ». 

En mai 1875 Anaïs Ségalas réveille la critique avec La Vie de feu, livre de 336 pages édité par Dentu. Le Polybion résume la critique sévère de ce Roman écrit par une poète de 64 ans aux sensibilités religieuses connues. La Fille de marbre, héroïne de La Vie de feu et son compagnon de débauche aux principes de morale indépendante vont se trouver ruinés. Les misérables se brûlent la cervelle au milieu d’une orgie. Feu d’artifice final. Sous la plume d’une femme auteur des Oiseaux de passage et des Enfantines, de pareils tableaux, quelle que soit l’excellence de ses intentions, paraîtront toujours inconvenants. Inutile de s’arrêter dans des marécages semblables. 

 

Trois années passent sans publication, mais Anaïs continue à écrire. En mai 1878, les Éditions Dentu publient Les Mariages dangereux, pavé de 350 pages au prix de 3,50 francs. Anaïs n’a pas écrit un vrai roman, mais réunit sous ce titre générique quatre nouvelles centrées sur la chasse à la fiancée et la vie conjugale. Deux attirent plus l’attention par leur aspect original et leurs traits fort justes : Les deux mariages du bon Gontran et Les Trois femmes d’Henri Smirt. Dans la première, Gontran d’Albin, âgé de trente ans, épouse une femme de cinquante deux ans uniquement pour sa richesse. Trente ans plus tard, devenu enfin veuf, il épouse une jeune fille de dix huit ans qui venge la première conjointe de toutes les souffrances que Gontran lui a fait endurer. Dans la seconde, Smirt est un affreux scélérat qui choisit pour épouses des jeunes filles poitrinaires et se fait léguer leur fortune par testament, spéculant sur leur longévité. Moralité ou poncif ? : il faut des époux assortis dans les liens du mariage.

Dans son numéro du 29 juillet 1878, Le Gaulois, en première page, annonce la publication du 31 juillet au 9 septembre des Rieurs de Paris, roman prenant la forme d’un feuilleton à épisodes spécialement écrit pour le journal par la célèbre Anaïs Ségalas dont les nouvelles ont tant été appréciées. Le feuilleton sera édité par Dentu eu 1880 dans sa collection à 1 franc où Anaïs Ségalas avait déjà publié Le compagnon invisible, Les deux fils et Les magiciennes d’aujourd’hui. 

En 1879, un manuel à l’usage des Maisons d’éducation des écoles primaires des deux sexes nommé Fleurs et Fruits reprend Le petit sou neuf paru dans Le Musée de la famille en 1853 : « Je suis le petit sou qu’on fit pour l’aumône, ami de l’ouvrière et du chanteur des rues, habitant des greniers et de l’humble tirelire...comme la chaumière tu t’endors en paix, sans souci des voleurs ». 

Le même Petit sou neuf et Anaïs durent avoir du succès dans les écoles puisqu’on retrouve Le petit sou neuf le 15 avril 1880 dans L’école et la famille qui publiera également L’Enfant et le vieillard le 1er juillet et Les Médisants le 1er août. De toute évidence, ce type de poèmes moralisateurs furent des supports de leçons de morale et de récitations pour les écoles primaires. En 1880, la République s’installait de façon quelque peu spastique ; Jules Ferry était ministre de l’Instruction publique depuis le 4 février 1879, fut reconduit dans le gouvernement Charles de Freycinet, faisant passer en février et mars 1880 des lois excluant les ecclésiastiques de Conseil supérieur de l’Instruction publique et des jurys universitaires.

Quoiqu’il en fut, Le Gaulois du 30 juillet 1880 rapporte que Madame Ségalas vient de recevoir les palmes d’officier de l’Instruction publique.

Il est question du Gaulois quelques jours plus tôt dans une lettre du 12 juin 1880 d’Anaïs à Madame Delloue (il doit s’agir de Madame Delloye, épouse du directeur du dépôt central de la librairie et de la musique installé place de la Bourse) qui l’avait prévenue d’une coquille d’un journaliste, pourtant de métier, Monsieur Janicot. Anaïs écrit : « Quoique je lise habituellement Le Gaulois, je n’aurais pas lu le numéro où Monsieur Janicot attribue mes vers à Victor Hugo. Par conséquent, sans vous, je n’en aurais rien su ». Il s’agit d’un nouvel épisode de La tête de mort.

 Dans Les Soirées littéraires, journal paraissant le dimanche, Anaïs, désormais septuagénaire, donne un feuilleton en deux épisodes les 1er et 8 avril 1883. Le Retour du soldat conte la tentative d’assassinat d’un brave paysan chalonnais et l’arrestation de son meurtrier grâce à Tom, un bon chien qui sauva la vie de son maître. En récompense, la Société Protectrice des Animaux accroche une médaille de sauveteur à son collier ; il fut affranchi de sa chaîne le reste de ses jours et traité en ami de la famille. Ou bien Anaïs n’avait pas oublié L’Ami des chiens, roman de son père décédé depuis soixante ans ou bien elle souhaitait remercier ainsi une récompense à elle offerte par la S.P.A. pour son ouvrage Les Deux fils le 15 mai 1883. Elle reçut également, le 27 mai 1883, la médaille d’or et le premier prix de poésie de la Société d’encouragement au bien. Des amis d’Anaïs, les Fleury-Chambellant, possédaient une poésie imprimée sur soie Faute de se comprendre où était reproduite cette récompense.

Le 4 mars 1884 vers 18 heures, Anaïs se trouvait place de la Bourse. En voulant s’approcher d’un Terre neuve dont Bertile voulait faire l’acquisition son talon de chaussure glissa et elle fut heurtée par une voiture. Quoique relevée toute ensanglantée, elle put être soignée dans une pharmacie et regagner son domicile. 

En mai 1884, les Éditions Dentu ajoutaient à leur catalogue Le Roman du wagon, toujours pour 1 franc. En 1885, ce sera Les Deux fils, puis Une Rencontre sur la neige et un livre pour enfant Le livre des vacances (65 centimes !). Le 15 avril 1884, L’École et la famille rééditera Le Petit mousse. Le 31 mai, Madame Ségalas recevra la médaille d’honneur de la prose pour son ouvrage Le Compagnon invisible et sera faite officier d’Académie. N’en déplaise à Paul Verlaine qui affirme la même année dans Les poètes maudits qu’Anaïs Ségalas, comme Louise Colet était un bas bleus sans importance. 

Mais 1885 restera dans l’histoire d’Anaïs Ségalas comme celle de la publication d’une de ses œuvres maîtresses Récits des Antilles, œuvre en prose comprenant un récit Le Bois de la Soufrière et un choix de poèmes. Cette publication, rééditée dès sa sortie, servira de témoignages aux enseignants souhaitant faire connaître des textes sur le colonialisme. La mère d’Anaïs lui avait transmis dès son plus jeune âge des récits de la souffrance et de la révolte des esclaves dont furent les parents de sa propre mère. Portée par la pensée dans ces pays tout au long de ce XIXème siècle, Anaïs montre, dans Le Bois de la Soufrière, une sensibilité romantique unique façonnée par les narrations de sa mère. Même si elle ne quitta jamais Paris pour ces îles lointaines elle se sent concernée par l’Histoire de Saint-Domingue et Haïti. Le récit du Bois de la Soufrière est scindé en deux parties distantes de dix ans, la première vers 1875, la seconde vers 1885, à l’époque où elle écrit ce roman. Elle fait vivre ses personnages dans un milieu tropical où les pluies engendrent des forêts gigantesques et denses qui sèment la terreur. Les gravures de l’édition Delagrave communiquent bien cette impression d’un bois que la lave du volcan de la Soufrière ne cesse de nourrir et l’effroi que cette sorte de végétation inspire. L’histoire se déroule à la Guadeloupe puis à Basse Terre, enfin à la Martinique et non à Saint Domingue. Dans un village appartenant tout entier à un seul propriétaire, Charly de Tercel, jeune père veuf d’une petite Roselys âgée de huit ans, les esclaves, devenus libres sont domestiques ou journaliers. Anaïs les décrit comme paresseux et ne faisant pas honneur à leur statut d’homme libre. Un de ces domestiques, Jupiter « laid comme un singe, noir comme un merle, voleur comme une pie » a un fils, Coco, portrait de son père en miniature, du même âge que Roselys avec laquelle il joue. Coco veut participer à une chasse de nuit dans les bois de la Soufrière en tant qu’homme libre bien que Tercel le lui interdise. Tercel tue Coco accidentellement. Jupiter, éploré, désespéré rage : On sentait gronder dans le cœur du nègre comme le feu central dans le volcan de la Soufrière et veut empoisonner Roselys. Finalement, il l’enlève et la perd en forêt avant de s’enfuir. On la recherche partout et on soupçonne Jupiter de l’avoir tuée par vengeance.

Dix ans ont passé. Tercel doit se rendre à la Martinique où il rencontre Roland, un ami parisien faisant une étude sociologique sur l’abolition de l’esclavage et l’égalité interraciale. Roland emmène Tercel chez une amie créole, Madame de Beaumanguier où il rencontre sa fille adoptive qu’elle a trouvée dix ans auparavant dans les bois des la Soufrière. Tout porte à croire qu’il s’agit de Roselys. Tercel veut la récupérer, mais la mère adoptive s’y oppose : Quand la loi m’y obligera ! Tout finira bien. Tercel épousera Madame de Beaumanguier, Jupiter retrouvé s’enfuira de nouveau dans les bois où il mourra piqué par un serpent.

Le choix de poèmes montre l’ambiguïté dans laquelle se trouve Anaïs, tout à la fois citoyenne française et enfant de créole sensibilisée au problème de l’esclavage. Certains poèmes sont tirés de L’Algérienne (l’Esclave, les Françaises à Alger), un autre des Oiseaux de passage (le voyageur). Pour les trois autres, La Créole est daté de 1847, et les deux autres (Le Sauvage et Un Nègre à une blanche) sont d’avant l’abolition en 1848. Le déchirement intérieur, la rage refoulée indélébile d’Anaïs apparaissent au jour en comparant L’esclave, diatribe contre l’esclavage où jaillit le profond ressentiment de l’Africain arraché à son continent, enchaîné et vendu et des poèmes comme Les Françaises à Alger, La créole qui se termine par des mots violents : « Le nègre, libre un jour…viendra servir les blancs », Le voyageur ou Le sauvage qui glorifient l’héroïsme des femmes françaises et l’œuvre civilisatrice de la France. Elle exprime toute la force de son cœur et sa foi chrétienne en l’homme avec le fond d’Un Nègre à une blanche qui aborde le thème de l’amour aveugle à la couleur de peau, peut-être une première à une époque où l’on discute et évalue l’être humain selon ce paramètre. Pour nuancer le fond de ce poème, Anaïs fait, par ailleurs, preuve de beaucoup de sévérité pour les noirs et de pessimisme pour leur devenir de l’égalité entre noirs et blancs de peau. En replaçant ses impressions dans leur temps de troisième quart du XIXème siècle, Anaïs a vécu depuis soixante ans tous les progrès du monde des hommes blancs par rapport à celui des ancêtres de sa mère. Son cœur devrait-il en saigner, force est de constater qu’elle développe sa vie au milieu de la société la plus en phase avec sa personnalité.

 

Le 6 janvier 1886, à quatre heures du matin, Jean Ségalas décède au domicile familial du 41 boulevard des Capucines, emporté par une affection que Le Gaulois qualifiera de presque foudroyante. Ce décès sera déclaré par Jules Fauvart Bastoul, général de division, fils de Anne Lucine Julie Ségalas, sœur du défunt. Cette dernière avait épousé le 15/12/1813 à Saint Palais François Joseph Fauvart Bastoul. A cette époque, Bertile approche de la cinquantaine et paraît ne pas avoir quitté le milieu familial. Cette proximité persistante se révélera dans les poèmes qu’elle fera éditer plus tard. Sa présence aux côtés de sa mère est rapportée par des personnes les ayant connues comme encore plus permanente après la mort de son père. 

 

En 1886, Anaïs Ségalas retourne à des productions plus classiques et donne Poésies pour tous édité à Paris chez Alphonse Lemerre. La critique faite dans Le Livre par Octave Uzanne, homme de lettre, bibliophile éditeur et journaliste n’est pas des plus tendres : « Les vers de Madame Ségalas ont pour charme suprême l’honnêteté. Je ne veux pas dire qu’il manque du charme que répand le talent ; la réputation de Madame Ségalas n’est plus à faire, c’est une de nos femmes poètes les moins contestées. Ce talent, tout exquis qu’il soit, reste en des régions moyennes et ne connaît guère les essors effrénés ni les affolements du génie. Dans ce nouveau volume, il semble que l’auteur ait voulu donner un résumé de sa carrière de poète – elle a 75 ans – et nous faire boire à toutes les sources de son inspiration. Elle chante tantôt pour les fantaisistes et les amateurs qui aiment à dire des vers devant les dames, tantôt pour les patriotes, tantôt pour ceux qui croient puis pour ceux qui ne sont plus et enfin pour les animaux sans compte quelques poésies diverses, notamment La Chanson des wagons ». Le 1er juillet de la même année, elle donne chez Auguste Clavel Les Jeunes gens à marier, volume des quatre récits en prose dont trois ne manquent pas de bonne humeur. L’auteur semble conseiller aux jeunes hommes qui se laissent prendre à la grâce de la jolie promeneuse que ce n’est pas la fille mais la mère qu’ils devraient dévisager. Ils pourraient ainsi projeter plus aisément la dame aux formes rebondies, au teint couperosé et au duvet épais sur la lèvre qu’ils auront à leur côté dans un nombre d’années facile à déterminer. Il y a beaucoup de talent dans Cherchez la Mère autant que dans Les Moutons de salon où Anaïs Ségalas appelle l’attention des jeunes hommes sur leur tendance à s’éprendre de celles dont tout le monde raffole et de former un troupeau d’amoureux qui sera éconduit et malheureux. 

L’année 1888 débute par la publication dans la Collection à 1 franc de La Vie de feu et des Mariages dangereux. Auguste Desplages rapporte, dans La Galerie des poètes vivants, que Catulle Mendès, gendre de Théophile Gautier, avait fait au ministre de l’instruction publique un rapport sur le mouvement poétique français où est consigné : « Le vers de Madame Ségalas a pour qualité distinctive qu’il ne respire pas du tout le métier. C’est un vers chanté bien plus qu’un vers écrit. Quoiqu’elle ait dans sa manière du précieux, du brillant et peut-être aussi du clinquant, ses strophes se déroulent avec une facilité d’allure qui donne souvent le change à l’esprit et fait croire au naturel ». Le 27 mai 1888, Armand Fallières, ministre de l’Instruction publique, remet à Madame Ségalas, au cours d’une distribution solennelle, le premier Prix de poésie libre pour sa pièce Les Paresseux. Ce ne sera pas la seule récompense de l’année ; le 16 novembre, elle obtient le Prix Botta, consacré à des œuvres littéraires composées par des femmes, pour son recueil Poésies pour tous et reçoit 2500 francs.

 Le Musée des familles, fondé par Emile de Girardin, fait paraître deux poèmes d’Anaïs : Les Pompiers le 1er novembre 1888 et Les Vieux clichés le 15 septembre 1889. Dans Le Lundi des 21 de 1889, abordant le sujet des gens de lettres, Anaïs Ségalas définit ainsi leur travail : « Ce travail de rêveur, dévorant, incessant use le corps, la vie et l’on met de son sang dans son encre ». Ensuite, elle s’en prend aux naturalistes et libres penseurs, nommés des faiseurs à la mode qui renient dieu, la foi, la pudeur et veulent faire grand bruit pour que leur roman s’achète ; Mais s’ils n’aiment pas l’ange, ils aiment la trompette. Voulant rester classique et croyante, elle n’entraîne pas les âmes dans l’égout et refuse, quand elle écrit, à mettre la moindre tâche d’encre sur sa conscience. Elle poursuit son discours contre les littérateurs qui ont dans la tête l’hôtel de la monnaie, faisant un parallèle entre le poète et le paysan qui, l’un et l’autre ne s’enrichissent guère quand ils veulent cultiver les cerveaux ou la terre. Elle poursuit de façon optimiste en disant que l’on suit tous la même route, que l’on soit le poète qui fait la chasse à l’oiseau bleu, le romancier qui chausse ses lorgnettes pour voir les cœurs ou le journaliste qui monte sur sa colonne, en haut de sa gazette. Elle prêche en conclusion pour que tous se coudoient : « On est frères, cousins, on s’aime, on se ressemble et comme une famille autour de son foyer, au coin du feu sacré, nous nous chauffons ensemble ». 

Le 5 avril1890, L’École et la Famille reprend Le Petit sou neuf, Les Médisants pour celui du 1er juin90 et du 1er juillet 1898, L’Enfant et le vieillard le 15 octobre 1892. 

La nouvelle revue de mai 1892 rapporte un succès mondain chez Madame Ségalas, qui a maintenant 81 ans, pour la première audition d’une comédie inédite en un acte et en vers : Deux Passions, dans laquelle Bertile, 54 ans, jouait un rôle ; cette pièce fut donnée à la Galerie Vivienne le 26 avril 1692. 

Le 21 juillet 1892 Le Musée des familles publie Les Pompiers, le 29 juin 1793 Les Ouvriers du bon dieu et le 27 juillet 1893 Le Miroir du diable, comédie en un acte. 

 

Anne Caroline Ménard, veuve de Jean Victor Ségalas, quitte ce monde, assurée de revoir sa fille dans l’autre, le 31 août 1893 à trois heures du matin, au 41 boulevard des Capucines.

A son chevet prie l’abbé Legrand, son ami et confident, ancien curé de La Madeleine, sa paroisse, vicaire général et doyen des curés de Paris, qui possédait toujours un poème d’Anaïs dans son bréviaire. Il apparaît qu’Anaïs avait conservé des attaches avec sa famille maternelle. Le décès a été déclaré à la mairie par Georges Bonne-Portier, 32 ans, rentier, neveu d’Anaïs. Le deuil sera conduit par Léon Fauvart-Bastoul, autre neveu de la défunte, commandant et promoteur de l’espéranto. La cérémonie religieuse eut lieu le mardi 5 septembre 1893 à midi, en l’église de La Madeleine ; L’abbé Legrand donna l’absoute. Ernest Benjamin, écrivain, organisateur du dîner des Gens de lettres, eut la mission de lui adresser le suprême adieu de l’oraison funèbre : « Madame Ségalas, dont les strophes émues et touchantes ont bercé tant d’enfances a écrit que les morts de la terre sont les vivants du ciel. Elle ne redoutait pas ce passage de ce monde dans l’autre et vit s’approcher ses derniers moments avec une sérénité bienheureuse ». Des allocutions furent prononcées par la Société Protectrice des Animaux, la Société de l’Encouragement au Bien et Monsieur Eudes, autre neveu de la défunte, élève du conservatoire, qui a récité des vers de Bertile.

L’inhumation eut lieu au Père La Chaise, en première rangée de la 65ème division, le long de l’avenue circulaire. Sur la stèle surmontée d’une croix aujourd’hui brisée est fixé le médaillon de Pierre Jean David d’Angers, depuis longtemps descellé et dérobé. Sur cette stèle sont gravés le nom des œuvres d’Anaïs que le temps et le manque d’entretien effacent inéluctablement. Dans le même caveau se trouvent son époux et sa fille,ses parents, sa tante Claire Félicité Portier veuve Lemercier qui louait des meublés de l’Hôtel Bourbon, 26 rue de Lille et Elisabeth Henry de La Peronnière, parente du poète libertin de la fin du XVIIIème siècle qui avait dédié des stances à Pierre de Saint Cricq le 07/11/1815, jour de l'installation des chambres. 

Dans les mois et les années qui suivent sa disparition, des mémoires paraissent au sujet d’Anaïs Ségalas. Dans La Semaine des Familles du 11 novembre 1893, Hyacinthe Lefranc écrit : « Madame Ségalas est morte il y a quelques mois à un âge très avancé. Fort aimable, elle aimait le monde avec passion. Elle était de toutes les soirées, assistait à toutes les fêtes avec l’entrain et la joie d’une jeune fille. Quand l’heure s’avançait et qu’on lui parlait de retour eu égard à son grand âge, elle s’indignait et demeurait vaillamment jusqu’au dernier chant, émoustillant les danseurs, applaudissant les artistes. Ce n’était pas une mondaine ; elle aimait la bonne société où l’on trouve réunis la courtoisie, le respect et la simplicité. Là, on pratique à cœur joie un art de plus en plus rare : la causerie. Anaïs Ségalas avait l’amour de l’enfance, du vieillard, des pauvres ; elle les a chantés dans un langage harmonieux et saisissant ». 

En 1896, l’abbé Appert, de Chalons, fait un éloge funèbre en présence de Mademoiselle Bertile, 58ans : « Née parisienne, notre poète champenoise prit de Paris un esprit scintillant, bruissant au sommet des pensées idéalistes, faisant butin de toutes les images belles, gaies, réchauffantes. Modeste et simple. Une bonne vie sérieuse et vouée au bien. Aussi, quand la maladie porta ses coups sur cette frêle constitution, l’âme chrétienne s’éveilla, regarda cet au-delà qu’elle avait tant de fois interrogé et fut heureuse de répondre à l’appel de Dieu. Me voici. Et, dans un suprême embrasement, la mère attirant sa fille sur son cœur put lui dire : Pourquoi aurais-tu une douleur si profonde puisque nous nous reverrons ? Question qui rappelle l’un de ses vers : Et sous leur parapluie ils s’en vont souriants tandis qu’au-dessus le ciel pleure. Madame Ségalas, dont le cœur vibre sous toutes les souffrances, mérite d’être lue et relue ». 

Le Musée des familles publie le 28 décembre 1893 La Chambre d’hôtel, poème où feue Anaïs critiquait l’impersonnalité et la vulgarité habituelle de ces lieux, qu’elle n’aimait de toute évidence, fort peu et comparait amèrement au doux foyer de la famille. En décembre 1794, la même publication donnera Le Cocher de fiacre. Les travaux d’Anaïs Ségalas continueront à être publiés dans divers ouvrages destinés à la morale et à l’enfance partout en France, ce qui tend à prouver que les textes de Madame Ségalas avait diffusés dans tout le pays. Par exemple, les carnets de Monsieur Bancal, inspecteur primaire à Pau prend pour référence Les Aïeules qui développent le respect et les devoirs envers les grands-parents et plus généralement les vieillards à la longue expérience dont il faut essayer de rendre les derniers jours heureux. En 1900, L’éducation morale et civique de la librairie des écoles de Montluçon cite Les grands-mères, poème paru dans le premier numéro du Journal des demoiselles en 1844 ! En 1905, Charles Duplessis choisit de nouveau ce poème Les Grands-mères pour l’éducation morale à l’école et dans les familles :

« Vous tous, petits enfants, aimez bien vos grands-mères

Entourez les, leur âge a des douleurs amères…

Un seul baiser d’enfant fait oublier vingt rides

A son front rajeuni…

Son navire est au port et va plier ses voiles

Hâtez-vous de l’aimer,

L’ombre envahit ses jours couverts de sombres voiles

Nul soleil d’autrefois dans son cœur ne reluit

Venez y rayonner ; la vieillesse est la nuit

Enfants, soyez en les étoiles…

Quand vous serez plus grands

Quand vous saurez penser

Le soir en remuant le passé
De l’aïeule vous parlerez encore.

Nos souvenirs d’enfant

L’auront enchaînée à notre âme ».

 L’ensemble des écrits et correspondances d’Anaïs Ségalas concerne l’œuvre de la femme écrivain, poète, mais ne livre pas d’informations sur son mode de vie, sa personnalité, ses opinions et réactions sur l’environnement politique et social. Au vu de la teneur moralisante de ses textes, on pourrait, certes, en conclure qu’elle eut une vie essentiellement consacrée à sa famille, en particulier à sa fille, et à sa passion de l’écriture. Anaïs a également tenu salon. Les plans parcellaires de Paris à cette époque montrent que la surface au sol des 11 et 13 rue de Crussol où la famille Ménard louait historiquement des meublés (tout comme aux 4 et 18 rue de Picardie de l’autre côté de l’actuel boulevard du Temple) était suffisamment grande pour recevoir une installation permettant la tenue de pièces de théâtre, concerts, soirées littéraires. Après la chute du Second Empire, lorsque Anaïs, Jean et Bertile Ségalas déménagèrent au 41 boulevard des Capucines, elle continua son activité de salon en la limitant essentiellement au littéraire. 

Pour l’organisation de sa journée, on sait qu’Anaïs avait l’habitude de travailler tous les matins, imposant qu’on ne la dérange pas et qu’un silence absolu règne autour d’elle. Elle s’était vraisemblablement installée dans l’arrière cour de l’hôtel particulier qui était assez profondément éloigné de la rue, afin de n’entendre ni les bruits d’un quartier animé et construit, ni des gammes de piano ou répétitions-déclamations de rôles pour un théâtre du boulevard. L’après midi, elle prenait le chemin du Manège Pellier, du nom de son directeur Jules Pellier, pour s’adonner à l’équitation. Ce manège d’abord situé au 113 rue Montmartre fut en 1830 le siège de la Société des Amis du Peuple présidé par François Vincent Raspail. A partir de 1834, le Manège Pellier, dont l’écurie pouvait accueillir soixante chevaux, s’installa 11 rue du Faubourg Saint Martin. A cette époque les cours à l’année coûtaient 300 francs pour une leçon quotidienne, soit plus de huit mois du salaire journalier moyen d’un manœuvre à Paris ou d’un mineur du Nord. Quand elle ne montait pas ou après le manège, Anaïs faisait son footing sur les boulevards où elle était aisément reconnue à la rapidité de son pas : « Elle marchait comme un train à toute vitesse »…Ses rares portraits en buste montrent, en effet, une femme mince, svelte, plutôt de taille moyenne basse. Gustave Flaubert, à moins que ce ne fut son ami intime Maxime Du Camp, écrivain et photographe, donne cette description peu amène : « Chez toutes les femmes à moitié homme, la spiritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Le reste est demeuré dans les instincts du sexe. Presque toutes, aussi, sont grasses et ont des tailles viriles : Mesdames de Sévigné, de Staël, George Sand, Madame Colet. Je ne connais que Madame Ségalas qui soit maigre…Louise Colet, poète et amie d’Anaïs, fut l’amante orageuse de Flaubert de 1846 à 1855, (après Victor Cousin et en même temps que Musset et Vigny) d’où l’hypothèse Maxime Du Camp comme auteur de cette description, même s’il eut aussi un faible pour elle. 

Comme la plupart des parisiens de leur classe, les Ségalas dînaient tôt puis recevaient, en particulier le lundi, ou bien ils sortaient. Pierre Salomon Ségalas, le frère aîné de Jean, était un chirurgien urologue de renom, professeur de médecine, fondateur de l’enseignement de l’urologie, inventeur du cystoscope et du lithotriteur, premier médecin à attirer l’attention sur la nocivité du tabac responsable des tumeurs de la vessie, par ailleurs conseiller général de la Seine. Son épouse Palmyre était douée pour le dessin  ; elle fit un portrait, non retrouvé, d’Anaïs qui en fut surprise et lui inspira ce compliment : «Ton portrait fait voir mes rêves, peint mon âme avec mes yeux ». Palmyre, peintre de la pensée, sais-tu que c’est beau de tenir ainsi l’âme au bout de ton pinceau ! Les Pierre Ségalas habitaient à deux pas de la rue Crussol, au 5 rue de Vendôme où il tenait un salon réputé, recevant tout à la fois des littéraires, des artistes, des scientifiques et des politiciens de tous bords. Le plus grand chansonnier du temps, Pierre Jean de Béranger était venu loger dans cet hôtel particulier dit De La Haye. Il y est d’ailleurs décédé le 16 juillet 1857 ; cette rue fut rebaptisée du nom de Béranger en 1864. 

Les Ségalas avaient acheté un terrain à Bougival, le Domaine des Frères, possiblement à la fin des années 40 ou au début du Second Empire. Les bords de Seine étaient alors peu fréquentés, mais les peintres, les canotiers puis le chemin de fer amena des promeneurs du dimanche. L’une des plus jolies maisons de campagne de Bougival appartenait à Odilon Barrot, avocat et politicien républicain. A peu de distance, sur la terre de La Chaussée s’étendait un domaine de huit hectares longeant la Seine. Derrière la grille d’entrée, côté Seine, un jardin anglais et, dans la partie supérieure, un parc planté de taillis (actuel parc de la Jonchère). Entre les deux s’élevait une maison de style italien, la Villa Palladienne, construite en 1830 pour le parfumeur Bourbonné. A quelques centaines de mètres de la résidence de Pierre Ségalas se trouvait celle de Maître Parquin qui inspira la fameuse Tête de mort d’Anaïs attribuée à Victor Hugo. Les frères Ségalas allaient se reposer régulièrement dans ce havre de calme en famille avec leurs enfants. Pierre et Palmyre avaient un garçon, Victor Adolphe Emile né le 06/07/1832 et une fille Claire Augustine Epoline Maïtéa, née le 30/09/1739, de l’âge de Bertile. Le 5 novembre 1874, Pierre Ségalas vend une partie du Domaine à Louis Viardot, ancien directeur du Théâtre des Italiens et impresario, qui occupera la Villa avec son épouse Pauline née Garcia, cantatrice, sœur de la Malibran, née Garcia Maria et amie de cœur d’Ivan Tourgueniev depuis 1843. L’autre partie de la propriété sera acquise par Ivan Tourgueniev qui y fera construire en 1875 la fameuse datcha où il vécut jusqu’à sa mort le 03/09/1883.

Pierre Salomon Ségalas décédera le 19 octobre 1875 à onze heures du matin en son Château De La Tour du premier quart du XVIIème siècle, au milieu des vignobles de Bourgogne sur la commune de Saint Vallerin en Saône et Loire. C’est par erreur ou manque d’informations que son décès est situé le 15 novembre à Paris. Cette date correspond non au décès mais à la transcription à la mairie du IIIème. Il sera inhumé au Père La Chaise, dans la 70ème division.

Outre les villégiatures dans la famille de son époux, Anaïs se rendait fréquemment, à la belle saison, sur les terres de sa famille paternelle, à Notre Dame de Chéniers, sis à une lieue de Chalons sur Marne. Elle y possédait une ferme où elle avait fait construire une sorte de kiosque recouvert de chaumes, revêtu de mousses, entouré et abrité par des sapins verts, où elle écrivait. Les gazettes régionales rapportent qu’elle ne vivait pas en ermite mais aimait à se mêler à la vie locale, assistait aux séances des comices, était membre de la Société d’agriculture de la Marne et de l’Académie champenoise d’Épernay. Elle écrira quelques vers sur le Champagne et, en 1890, une prose pour Le Chansonnier du vin de Champagne à la demande d’Armand Bourgeois, amateur éclairé d’Histoire et principal des impôts de Chalons : « Chaque province vante sa boisson : la Normandie le cidre, qui vient de la pomme, cause du premier procès que le Créateur fit à la Terre et fut le motif de la condamnation d’Adam et Eve…En Hollande, Angleterre, Allemagne, la bière qui semble filtrer dans l’esprit des buveurs pour le rendre épais et lourd ! Mais la Champagne tend sa coupe à un vin vif, alerte, qui part de la bouteille comme un feu d’artifice. On dirait que chaque grain est un petit grain de folie. Sa mousse s’éparpille en parcelles d’argent, monnaie d’esprit qui remplit le cerveau. Le vin de Champagne est un artiste, brillant, poétique. Ses lauriers sont ses grains de raisin ». 

Si l’on se réfère à sa correspondance, Anaïs Ségalas appréciait également des séjours d’été à Dieppe, première station balnéaire, qui ont débuté après la guerre de 1870, quand la ligne Paris Dieppe fut en état vers 1873 pour s’étendre jusque vers 1883.

 Au cours de sa longue carrière de femme de lettres, Anaïs Ségalas ne fut l’objet de portraits qu’au cours des années 1840. En 1840, un portrait en buste par le peintre et lithographe Emile Lassalle paru dans la galerie de La Presse de la littérature et des Beaux-Arts en 1841. En 1843, un médaillon en relief de David d’Angers, conservé au musée de cette ville, signé en bas, au milieu, portant l’inscription cursive à droite Anaïs Ségalas. Ce bronze est tel que celui dérobé sur son monument funéraire. Après le salon de 1844, Le Journal des Demoiselles évoque un tableau d’Anaïs par mademoiselle Guillaume qu’aucune autre source ne mentionne. Dans le recueil La Femme de 1847 figure un portrait de trois-quarts gauche. De la même période, un buste était conservé au musée Schiller et Goethe de Chalons en Champagne, d’accès difficile, ce musée étant désormais fermé. On connaît également une photographie probablement réalisée vers 1848 où Anaïs Ségalas est située comme membre de la Société de la Voix des femmes. Une gravure sur bois anonyme aurait été faite et imprimée sur papier la représentant sur son lit de mort.

 

 

Après le décès de sa mère, Bertile continue à habiter l’appartement du boulevard des Capucines, tout au moins jusqu’en 1899. Ensuite, on ignore si elle le loue ou l’occupe moins régulièrement, mais elle s’installe à Saint Germain en Laye dont la terrasse et la forêt sont de très anciens lieux de promenade auxquels conduit le chemin de fer. 

En ce début de XX ème siècle, Bertile a dépassé les soixante ans et n’est connue que comme la fille de Madame Ségalas. Sa production littéraire d’avant le décès de sa mère se résume à la publication à la librairie catholique Périsse, dans la collection Bibliothèque des jeunes filles, de son Journal du 13 juillet 1870 au 15 juin 1871 retraçant l’année noire de la guerre.

 Mais, le 10 mai 1898, les tenants de la IIIème République plutôt attachés aux valeurs laïques, en pleines élections et affaire Dreyfus, peuvent lire dans les colonnes de La Jeune fille et le conseiller des familles, un poème Le Jubilé national qui donne le ton des bons sentiments religieux et patriotiques de Bertile Ségalas : « Debout Français ! Notre main ne doit pas tomber en défaillance. La croix du chrétien, c’est le drapeau de la France. Contre les incroyants, formons une croisade ». Dix jours plus tard, la même parution catholique donne les mises en garde que Bertile exprime dans Les deux salons : « Mères, n’abandonnez jamais vos filles ! Au bal, tout finit et c’est bien l’abandon, vous n’avez plus de fille, voyez-vous la séparation. La danse désunit la plus tendre des familles, le siècle va briser ce doux et tendre lien ». Cinquante et un ans après « A une jeune fille » d’Anaïs, Bertile, qui dut être élevée selon les préceptes égoïstes de ce poème castrateur, ne quittant jamais le nid de la fauvette, transmet aux générations futures le message appris d’une mère possessive. Mêmes références au bal, à la perte de l’enfant, à la mère abandonnée, au déchirement de la famille. Si l’on ajoute que ce même support, La Jeune fille et le conseiller des familles, donne le 10 juillet 1900 Un Vrai baiser où Bertile exprime sa joie d’avoir reçu le vrai baiser, celui de Dieu : « Viens mon enfant, reçois le baiser de ton père » et un an plus tard Le Verbe aimer : « Le mot aimer vit surtout dans le cœur de la mère », on comprend que Bertile, ne s’est pas éloignée d’une éducation sectaire. Parallèlement, elle publie de janvier à mars 1900 à Nantes, à la librairie La Folye, « Mes huit jours à Lourdes », thème repris dans « Mes voyages à Lourdes » édité par la librairie Périsse le 15 mars 1902 pour 1franc et 60 centimes, ce qui met le miracle à un peu plus de 50 centimes. Car Bertile, lors de sa semaine à Lourdes a vécu trois miracles, le premier est la guérison d’un cancer de l’estomac chez une femme de 29ans : « Ce miracle, je l’ai bien vu », on porterait presque la miraculée en triomphe ; le deuxième : La fille de la receveuse des postes de Cabourg, institutrice, « elle remarche…procession à la grotte » ; apothéose, le dernier avant le retour : « un monsieur dont le bras était inerte remue les doigts…on prie en latin » ! Dans le poème du 15 avril 1902 intitulé « Mon Église », Bertile livre une clé de compréhension de son œuvre : « Dans ce coin là, moi seule assise, je suis du ciel, je vous le dis ». Cette production de la fille de Madame Ségalas ne pouvait pas passer inaperçue. 

En 1902, dans Féminités, Charles Cornet dit Tenroc tire la sonnette d’alarme, étendant sa critique à la responsabilité d’Anaïs : « Mais, le succès des hardiesses s’avance, l’instruction plus poussée jette ses rejetons. Leurs cervelles éclatent et leur besoin est impérieux de donner au monde et à l’imprimeur le labeur de leurs pensées ; fécondes, elles accouchent, inondant la terre de leurs vocations, de leurs impressions sur n’importe quoi ; leurs jets n’intéressent qu’elles, mais quelle joie de voir le fruit naître sous la couverture flambante qui chante le nom de la mère radieuse. C’est encore du bonheur de le voir moisir, flasque, sous les intempéries du quai Voltaire, au cercueil du bouquiniste. Saphos modernes, elles donnent à la France reconnaissante les sauces fades d’Anaïs Ségalas, des mirlitonnades sur les muselières, des romans en jujube, du théâtre pour sourds-muets, toute une lyre en pâte molle. Ségalas fait des élèves qui cultivent la cotonnade ou laisse à la postérité une silhouette versifiée de leur belle-mère ». 

Le 15 septembre 1902, Bertile donne « Les plaintes du cheval », un poème sur le cheval qui a peur du devenir de sa famille avec le développement du vélocipède et de la machine et trouve l’homme bien étrange et méchant de manger le plus dévoué de ses amis, clin d’œil à son grand-père végétarien décédé 15 ans avant sa naissance. 

En 1904, elle relate son sixième voyage à Lourdes et le 2 novembre 1906 à la librairie Fischbacher le triste poème Souvenir qui sera publié dans L’année poétique :

« Moi qui suis seule sur la terre

En contemplant le firmament

Je me dis C’est là qu’est ma mère 

Et je regarde fixement ».

 

Bertile avait eu connaissance que, dans la forêt de Saint Germain en Laye, au point de rencontre des Six chemins, Anne d’Autriche avait fait placer une statue pour honorer sa sainte patronne. Mais l’oratoire Sainte Anne disparut avec la Révolution. Selon Le Monde artistique du 5 août 1906, Bertile voulut, à son tour, rendre hommage à la sainte patronne de sa mère et fit apposer, sur un arbre, une niche qui reçut une Sainte Anne. La cérémonie se termina sur une envolée de pigeons en souvenir de son père. 

En 1913, Mademoiselle Ségalas, dont la résidence principale est toujours le 41 boulevard des Capucines, demande un permis de construire pour surélever d’un étage le 4 rue de Picardie dont elle est propriétaire.

 Le 9 décembre 1916, Bertile Ségalas décède à Saint Germain en Laye où a lieu la cérémonie religieuse. Elle fut inhumée au Père La Chaise dans le caveau familial de la 65ème division. Son nom n’apparaît pas (ou plus?) sur les montants latéraux en pierre. 

Le Figaro du 2 février 1917 rapporte qu’elle a légué à l’Académie française une somme destinée à fonder un Prix Anaïs Ségalas de 500 francs, récompensant annuellement l’ouvrage méritant d’une femme de lettres. Ce prix est maintenant regroupé dans le Prix Anna de Noailles avec d’autres fondations partageant le même objectif. 

 

Anaïs Ségalas fut une femme de lettres croyante et engagée, présente aux moments les plus bouleversés de l’Histoire, en 1848, en 1870. Hors de ces circonstances majeures, elle fut aussi absente de la vie politique et sociale que muette sur sa vie personnelle et ses éventuels troubles existentiels. Sa personnalité toute empreinte de valeurs religieuses et axiomes bien dans l’époque, un peu teintée du christianisme social des Hugues Félicité Robert de La Mennais, Charles de Montalembert, Louis Veuillot l’a conduit à la production de textes moralisateurs, sans guère d’ouvertures sur le réalisme, ou les confidences romantiques de son âme. Anaïs détestait les libertins, les impudiques les affairistes…la création de personnages ou le développement de sentiments ou actes que l’Évangile condamne même s’ils n’engagent pas nécessairement la personnalité propre le l’auteur. Certains écrits révélant une personnalité plus que possessive ou une incompréhension du monde ouvrier de la rue voisine sont responsables de bien plus de questionnements quant à l’équilibre psychologique ou la responsabilité sociale d’un écrivain. 

Certes, quelques-unes unes de ses poésies ou proses ont été maintes fois rééditées, ce qui montre qu’Anaïs était lue, en très grande majorité par des femmes. Certes, de nombreuses écoles et institutions donnaient aux enfants ses textes en lecture ou exemple de morale. Mais Anaïs ne pouvait ignorer que certains de ses textes, hors sujets moralisateurs et élégiaques, sont brillamment écrits et fortement émouvants. La critique l’avait bien mis en lumière.

Comme Constance de Salm, Anaïs Ségalas possédait une vraie puissance émotionnelle éclatant à toutes les pages de quelques-unes unes de ses œuvres de jeunesse et de maturité, des Algériennes au Récit des Antilles pour Anaïs, de Sapho à Vingt quatre heures de la vie d’une femme pour Constance. Toutes deux l’ont refoulée sciemment au nom de la foi, de la morale, de la raison. Sujet et objet de ces valeurs et dogmes, Anaïs déréprima, en des occasions historiques, ces lourds fardeaux, baissa le voile, hissa la voile et se retrouva engagée dans l’action, défendant alors les droits fondamentaux de la citoyenne, lors des mêmes réunions, dans les mêmes publications, avec la même virulence que les féministes plébéiens qui se trouvaient à ses côtés. Avec l’arrivée du prince-président, elle a adouci son verbe, adoptant une attitude réductrice, rapportant son concours à une volonté de fraternité et égalité entre humains, tous frères et sœurs devant dieu.

 L’œuvre d’Anaïs Ségalas, dont ne restèrent éveillées qu’un temps les poésies chrétienno-moralisantes lues lors des leçons matinales de morale de la troisième République, est profondément endormie dans la 65ème division du Père-Lachaise. De surcroît, la production de Bertile n’a pas pu favoriser la promotion du nom Ségalas et rien ne montre que la fille a cherché à maintenir vivantes tout ou partie des œuvres de sa mère tirées par exemple des Algériennes, des Oiseaux de passage (retiré au moins cinq fois), des Enfantines (qui aura eu huit retirages connus avant 1893) ou des Magiciennes.

Anaïs, parisienne existant loin des coteries littéraires, des fastes de la fête impériale, femme de lettres dont on parle peu ou pas dans les journaux du Second Empire, a fortiori de la IIIème République qu’elle n’apprécie pas spécialement, aura exprimé ses pensées et ses souffrances avec trop de parcimonie pour que son œuvre prenne une dimension littéraire qui l’aurait située en harmonie avec les mouvements romantiques, voire réalistes, qui scintillaient autour d’elle. 

La comparaison avec Constance de Salm s’étend à leur condition de femme vis à vis de leur époux. L’une et l’autre possédaient une liberté d’agir et de penser que leur conjoint n’a pas remis en question. Ni le féminisme de salon de Constance ou Anaïs, ni les initiatives revendicatrices isolées aussi peu structurées que soutenues de femmes du peuple de Paris ont trouvé un écho dans les sociétés rurales, l’artisanat, le commerce, la petite bourgeoisie, la presse, un parti, voire auprès d’un politicien. Le microcosme féministe grand bourgeois ne pouvait créer l’élan et le tissu nécessaires à l’éveil d’un mouvement de libération des femmes.