histoires du père lachaise

19 mai 2013

ANAIS SEGALAS

 

  

 

ANAIS SEGALAS

 

  

Constance de Salm, à la soixantaine passée, a reçu dans son salon et très vraisemblablement croisé maintes fois sur les boulevards une jeune femme dynamique, née comme elle dans un milieu certes aisé mais appliqué au travail, puis épouse d’un notable comme elle le fut, mère d’une petite fille comme elle. Les deux femmes partagèrent non seulement la précocité, le respect et la reconnaissance de leur talent littéraire de la part de leurs contemporains, mais encore la portée moralisatrice d’une œuvre importante, quoique restée dans le cadre d’un classicisme jugé par certains désuet. L’une et l’autre s’engagèrent, à près d’un demi-siècle d’intervalle, pour la prise en compte des droits de la femme.

Avant de devenir, à son tour une résidente oubliée du Père-Lachaise, Anaïs Ségalas fut une femme célèbre au XIXème siècle. 

 

 

 

 

UN TALENT PRECOCE RECONNU

 

Anne Caroline Ménard est née le 24 septembre 1811 dans l’ancien 6ème arrondissement de Paris. A la fin du XIXème siècle, une plaque commémorative était apposée au 13 rue de Crussol, dans l’actuel 11ème arrondissement, précisant qu’elle habita ce lieu décrit comme assez coquet et y composa plusieurs ouvrages. Cette plaque situait son lieu de naissance au 11 rue de Crussol, ancien hôtel particulier qui avait été reconstruit. C’est par erreur ou manque de documentation que de nombreuses sources font état de sa naissance en 1814, voire 1819, alors que son acte de naissance est consultable dans les archives numérisées de la ville de Paris.

Ses parents s’étaient mariés le 7 juillet 1796.

Son père Charles Antoine Jean Ménard, âgé d’une cinquantaine d’années à la naissance de sa fille était un champenois assez excentrique pour son époque. Végétarien, refusant jusqu’au potage gras, il soutenait que l’homme n’avait aucun droit de tuer a fortiori de manger la viande de quelque bête que ce soit, terrestre, volante ou aquatique. Deux ans après sa mort fut publié un ouvrage résumant ses doctrines qu’il avait intitulé « L’ami des bêtes ou le défenseur de ses presque semblables ». Il était, en outre, un misanthrope presque anachorète, repoussant toutes formes de joies de salon ou de luxe. Laissant son épouse arranger ses appartements à sa guise, il n’avait conservé pour tout lieu de vie qu’une chambre spartiate garnie de meubles pauvres. On trouve traces de la famille Ménard comme propriétaire terrien au sud de Chalons sur Marne. L’oncle d’Anne, ancien curé de Sermaize et principal du collège de Chalons fut à l’instigation de la plantation des pins en Champagne. Des sources concordantes rapportent que, quoique propriétaire foncier (les numéros 4 et 18 de la rue de Picardie étaient dans la famille Ménard depuis le début du XVIIIème siècle) il exerçait la profession de drapier, marchand de toiles et de rouenneries dans l’actuel 3ème arrondissement, probablement près du Carreau du Temple ou de la rue de Picardie.

Sa mère Anne Bonne-Portier était une créole de Saint-Domingue, plus jeune que son mari d’une quinzaine d’années, née en 1774. Compte tenu de la personnalité de son époux, elle renonça à ses sorties de jeune femme mariée puis se consacra essentiellement à l’éducation intellectuelle et religieuse de sa fille unique, Anne. 

Dans son milieu bourgeois, Anne connut différents éducateurs, apprit très tôt à lire et écrire si bien qu’à sept ou huit ans, n’agréant pas la versification classique que son précepteur voulait lui imposer comme compliment pour la fête de son père, elle décida d’en écrire une à son goût. Vers dix ans, son don pour les lettres commençait à se révéler : elle avait composé un vaudeville. Parmi les locataires de Monsieur Ménard se trouvait un auteur dramatique nommé de Ferrière qui signait ses œuvres Leblanc ou Leblanc de Ferrière. Il dut s’installer rue de Crussol au vu de la proximité des théâtres du boulevard du Temple. Il écrivait, en effet, le plus souvent en duo, des pièces pour le théâtre des Funambules et le Petit Lazari, théâtre du nom du pantomime italien Ange Lazzari qui avait créé, en 1792, Les Vanités amusantes sur le même boulevard. C’est au Petit Lazari que Frédéric Lemaître, qui s’appelait alors Prosper, a débuté à 18 ans, à quatre pattes, dans le rôle d’un lion. Anne fit innocemment lecture de son vaudeville. De Ferrière lui trouva de superbes dispositions et promit d’en parler le jour même au directeur du théâtre de la Gaité. Elle lui confia son manuscrit et attendit impatiemment le retour de l’homme de lettres. Elle ne douta pas un instant de sa bonne foi quand il lui assura que sa pièce était admissible mais que la direction venait juste d’en recevoir une autre sur le même sujet…sans préciser le nom de l’auteur. Nullement découragée, elle poursuivit ses travaux d’écriture enrichis par les histoires que sa mère lui contait sur le servage aux colonies et ses lectures d’ouvrages classiques dans la bibliothèque paternelle qui lui était ouverte. Elle apprit par cœur de longues tirades de Corneille, Racine, Molière qu’elle déclamait dans la cour. Participant à son public, Monsieur de Ferrière applaudissait d’autant plus fort qu’il oubliait régulièrement de payer son loyer. En réponse aux menaces de Monsieur Ménard de l’expulser, il proposa de donner gracieusement des cours de prosodie française à Mademoiselle Anne. Madame Ménard accepta espérant que ces leçons feraient progresser sa fille. Mais le nouveau précepteur déménagea subrepticement après quelques leçons. 

Anne avait onze ans et demi quand son père décéda le 22 avril 1823, au domicile conjugal de la rue de Crussol. 

Elle habitait encore le quartier où sa mère et elle devaient vivre du revenu des loyers quand elle fit la connaissance d’un jeune homme : Jean Victor Ségalas. Il était très vraisemblablement un locataire de Madame veuve Ségalas. Inscrit comme avocat à la Cour Royale, il exerçait, selon l’Almanach royal de 1830, au 11 rue de Crussol depuis 1826. Anne avait quinze ans à peine, Jean vingt quatre, étant né le 9 octobre 1802 à Saint-Palais, en Basse Navarre, dans les lointaines Pyrénées basques. La famille Ségalas y était implantée depuis fort longtemps, possédant les terres de Saint-Sauveur et du Paradis. Le nom ségalas a pour origine les terres à seigle. Jean Victor, né le 09/10/1802 à Saint Palais (64), était le dernier des frères Ségalas dont l’aîné fut le célèbre chirurgien Pierre Salomon Ségalas né à Saint Palais le 01/08/1792. Leur père Jacques Ségalas avait épousé Anne Brigitte de Lafaurie d’Etchepare d’Ibarolle. Les patronymes des parents expliquent la raison pour laquelle le nom Ségalas d’Etchepare apparaît sur des documents et tombes d’époque.

Anne et Jean Victor se marièrent à la mairie de l’ancien 6ème arrondissement, actuel 3ème, le 17 janvier 1827. Surnommée Anaïs – Anne en occitan – la jeune Madame Ségalas fit promettre à son mari de ne jamais s’opposer à sa passion pour l’écriture, serment auquel il restera fidèle soixante années. Cette demande sous-tend, dans le mariage, une certaine liberté d’agir et de penser ; elle place Anaïs Ségalas dans la lignée des femmes cultivées du XIXème siècle qui purent s’exprimer et vivre à leur gré ou tout au moins sans le bienséant contrôle permanent de leur compagnon ou époux. Ainsi vécurent Germaine de Staël, Sophie de Condorcet, Constance de Salm, Delphine Gay-de Girardin, George Sand, Marie d’Agoult… 

Anaïs Ségalas remit ou fit parvenir ses premiers poèmes à des parutions spécialisées. Le Cabinet de lecture, feuille littéraire reconnue, publia ses premières rimes. Son directeur, Monsieur Darthenay, au motif plausible que le nom Ségalas n’était pas suffisamment connu de ses lecteurs, mais qui, par ailleurs, tenait à éditer les vers d’Anaïs, lui proposa de les signer, dans un premier temps, de trois étoiles. Rapidement, il les fit suivre d’Anaïs Ségalas.

En 1827,Le Journal des jeunes personnes publie L’enfant et le vieillard.

En 1829, La Psyché publia ses premiers essais. A compter de cette date, elle inséra un grand nombre de ses œuvres dans divers périodiques dont Le Constitutionnel, La Gazette de France, La Chronique de Paris, Le Commerce, L’Estafette, La France littéraire, et Le Journal des Demoiselles avec lequel Anaïs collabora plus étroitement.

 

Le nom d’Anaïs Ségalas commençait à être quelque peu connu lorsque parut le 3 février 1831 dans La Gazette littéraire une épopée lyrique traitant des récentes campagnes françaises en Afrique du Nord : Les Algériennes. Ces huit poèmes, perçus alors comme un brillant hommage à la glorieuse conquête de l’Algérie ont joué un rôle d’étincelle dans la carrière et la notoriété d’Anaïs. La critique ne craignit pas d’affirmer que Les Algériennes sortent de la foule des productions du même genre et que des conceptions telles que les poèmes L’Esclave, La Captive, Le Cri de guerre des Algériennes, Le Champ de bataille révèlent un talent plein d’espérance. L’âme de Madame Ségalas est pénétrée d’une véritable douleur aux accents de la captive et de l’esclave. Avec quelle originalité ces misères, ces souffrances ne sont-elles pas décrites. On sent vivre partout l’âme du véritable poète qui se développe avec indépendance et qui, sans prendre parti, sous aucune bannière, défend ses émotions. Une grâce vraiment antique alliée à la plus mâle énergie abonde dans ces poèmes. Cette œuvre sera lue et citée avec orgueil par toutes les femmes. Les critiques découvrirent rapidement qu’Anaïs était d’une extrême jeunesse – elle n’avait que vingt ans -. D’où les petits défauts techniques tenant à l’inexpérience d’un talent si jeune encore et un peu d’embarras dans la marche et le dessein du sujet. Mais, il était malaisé d’exprimer directement son opposition et son aversion à la colonisation en 1831 !

Les critiques ne savaient peut-être pas que la jeune Anne avait été élevée par une mère créole dans le souvenir de ce que les siens avaient vu et vécu à Saint-Domingue en matière d’esclavage. Anaïs laissa déborder son émotion dans ces poèmes tournant autour de la brutalité des colonialistes esclavagistes.

Plus tard, Anaïs renia un temps être l’auteur des Algériennes. Un temps seulement.

A ces huit poèmes étaient ajoutées Cinq poésies diverses suivies de Notes sur les treize poèmes du recueil qui sera publié chez Charles Mary à Paris.

 

Outre ses dons de poète, Anaïs lisait historiquement admirablement bien les vers. Aussi, les cercles lettrés de Paris se disputèrent-ils rapidement le plaisir et la gloire de l’entendre. Il est fort probable que ce soit à cette occasion que Constance de Salm ait invité Anaïs une première fois avant qu’elle ne devienne une habituée de la rue Richer. Prônée dans les salons, elle eut une renommée soudaine s’étendant au Canada, après le succès de Qui Sait le début sait la fin, pièce en vers publiée dans Le Dilettante du 17 novembre 1833, excellemment accueillie par la critique qui jugea que le naturel et la sensibilité se marient fréquemment au bonheur de l’expression. On sait, par l’étude de ses correspondances, que ce morceau de poésies toucha nombre de prisonniers qui lui écrivirent et auxquels Anaïs répondit de toute sa foi et sa moralité.

 

Paris, un des poèmes qu’Anaïs a composés en 1833 a servi de base aux signes sténographiques de la méthode mise au point par Madame Jacques Louis de Wik-Potel sous le nom de la dewikographie ou la sténographie des princes.

 

Mais pour Anaïs, 1833 sera surtout l’année où elle écrit A Chodruc Duclos, une poésie où l’on rencontre à la fois l’amour du prochain, la charité, la reconnaissance et la valorisation de l’orgueil du pauvre face à l’injustice des puissants. Elle avait fait la connaissance d’un Diogène d’une soixantaine d’années qui effrayait les jardins du Palais Royal, Emile Duclos, que l’on connaîtra sous le nom de Chodruc Duclos. Bien né, décrit comme un Apollon dans sa jeunesse, coqueluche des jolies dames de Bordeaux, (il était né à Sainte Foy près Bordeaux en 1870), militaire, royaliste convaincu, intelligent, talentueux mais très imprévisible et imprévoyant. Son déclin, sa déchéance furent la conséquence d’un duel au cours duquel il tua un La Roche Jacquelin, famille puissante et suffisamment bien en cour pour contraindre Louis XVIII puis Charles X à cesser leur protection de Chodruc Duclos malgré les services rendus et l’expression ardente de son royalisme fidèle. En réaction, Chodruc Duclos erra dans le Palais Royal et à Paris, là où le poussaient ses pas. A compter de 1825 et pendant dix sept ans, il vécut dans la livrée de la misère et la pourpre de la mendicité. Anaïs Ségalas écrivit quelques vers sur cet homme du malheur :

« Il étale, orgueilleux, son vêtement percé

Et le luxe de sa misère

Qu’importe que le chapeau soit vieux

Pourvu qu’on le porte en levant la tête…

Tes vieux habits n’étaient pas usés, fier misanthrope

A ployer chez les grands ton dos et tes genoux…
Bien des hommes du monde, au luxe étincelant

Ont plus de fange au cœur que toi sous ta sandale

Que leur fait d’avoir une âme noire et sale

Si leur habit est propre, si leur linge est blanc…

Chodruc Duclos, c’est la populaire majesté bâtonnant la princière valetaille.

C’est la virginale indépendance faisant rougir le dévergondage de l’expression.

Il ne comptait plus parmi ceux de la terre,

Sa retraite de déchu fut l’abîme infernal,

Son vêtement l’ardente mémoire,

Son attitude l’éternelle convulsion des déshérités ».

A sa mort en 1842, rue du Pélican, on trouva, dans ses affaires, le poème d’Anaïs Ségalas qu’il apprécia de tout son cœur et qu’il conserva sur lui religieusement jusqu’à sa la fin. Y était jointe une lettre de quatre pages qu’elle lui avait remise rappelant les deux périodes distinctes de la vie de cet homme aux haillons. Il avait lui-même laissé pour elle ces quelques lignes : « Madame, Le malheur vous remercie du rayon du jour que vous avez jeté dans mon âme. Il vous bénit et prie Dieu pour que vous ne connaissiez jamais l’ingratitude. Merci Poète. Emile Chodruc Duclos ».

Le poème A Chodruc Duclos sera inséré dans le recueil dont il est question ci-dessous.

En 1837, l’éditeur parisien Moutardier publie un premier recueil de 29 poésies intitulé Les Oiseaux de passage. Sa poésie mêle rêveries et tendresse dans Le Cavalier noir possesseur d’un talisman qui ouvre toutes les portes : la volonté, La Jeune fille (sera reprise dans Les Enfantines) qui doit cueillir toutes les roses de l’ombre qui passe qu’est la jeunesse, Une Mère à son enfant, L’Homme heureux qui rit, chante, plante des arbres, aime son foyer, Paris, L’Education de l’enfant de chœur, Adieux à Venise, Danse et joie. Les Oiseaux de passage offre également des voyages avec Le Voyageur, hymne au départ pour voir d’autres horizons en s’en remettant à dieu, avec Le Marin : « Nous marins, nous jetons notre vie aux orages, à tous les vents du ciel, à tous les flots de la mer. Et bien, je t’aime encore, ô mer. Un marin, c’est l’oiseau qui vole après l’orage, sèche son aile humide et reprend sa chanson », avec Départ, loin de Paris vers la solitude et avec le poème intitulé comme le recueil Les Oiseaux de passage. Elle y louange aussi Palmyre Augustine Ségalas, née Ribollet, sa belle sœur, seconde épouse le 21/11/1829 de Pierre Salomon Ségalas veuf de Marie Zélie Fourcadelle, pour son habileté de portraitiste, mais surtout traite avec force des sujets plus sérieux : Les Morts écrit en février 1836, Mon Ame, ouvrant ses yeux, lut immortalité sur le mort de chaque tombe, Qui Sait le début sait la fin, où un enfant de 13 ans condamné pour vagabondage, se moque déjà de la loi et 10 ans plus tard se verra condamné à mort, Le Prêtre qui a jeté un linceul sur sa vie et jeté les clés du paradis terrestre, La Pauvre femme, insecte vil qu’un passant foule au pied, Le Sauvage, L’Assassin poursuivi par le spectre de son crime, Le Brigand espagnol, La Jeune fille mourante (sera reprise dans Les Enfantines), Les Deux Chodruc Duclos, La Petite Anna tirée de l’histoire d’une enfant morte du choléra, Le Polonais exilé, La Petite fille qui, avec le temps perd un peu de son innocence et de sa joie en échange des soucis des grands, Les Poètes qui laissent les passans regarder dans leur âme et ne sentent pas la couronne d’épines que la gloire cache sous la couronne d’or, A Une tête de mort, Un Nègre à une blanche, Le Grand convoi, celui des victimes de l’attentat de Fieschi contre Louis Philippe et sa famille : « Quel est ce beau cercueil ? C’est un trône de mort. Pourquoi tant de splendeur ? Le maréchal (Mortier) y dort » écrit le 6 août 1835, une semaine après l’attentat.

 Si l’on se fonde sur la chronologie d’Eugène de Mirecourt, des années 1835 date l’anecdote de la Tête de mort, l’un des poèmes des Oiseaux de passage. Parmi les amis de Jean Ségalas, il y avait un avocat devenu bâtonnier de l’Ordre en 1833 Maître Jean-Baptiste Nicolas Parquin. Cet homme de loi allait se rendre célèbre en devenant, à la toute dernière minute, le 13 février 1836, l’avocat de Giuseppe Fieschi, auteur de l’attentat du 28 juillet 1835 contre Louis Philippe, en disposant sa machine infernale au 50 boulevard du Temple, à quelques dizaines de mètres de la rue de Crussol où vivait Anaïs. Maître J.B.N. Parquin se rendit également fameux en défendant son frère, le commandant Denis Charles Parquin, compromis dans la minable affaire de Strasbourg où le futur Napoléon III tenta en vain, le 30 octobre 1836, de s’emparer d’une caserne. Maître Parquin et son épouse possédaient, près des bords de Seine, vers Bougival, une résidence appelée le château du Vivier. Lors d’une invitation des Pierre Salomon Ségalas qui avaient aussi une demeure à Bougival (où Palmyre Ségalas décédera le 05/09/1894 à 85 ans), ils montrèrent à Anaïs de vieilles oubliettes où étaient gravées des têtes de morts et autres ossements. L’idée vint à Madame Parquin de demander à son hôte quelques strophes sur ce site pittoresque datant de Charles VI. Sachant la sensibilité d’Anaïs sur le servage, elle ajouta que ces têtes de mort avaient du être gravées par de malheureuses victimes de la féodalité de la fin du XIVème siècle. Anaïs exprima son peu d’inspiration spontanée pour un tel sujet. Le soir venu, Madame Parquin se déguisa en fantôme voulant impressionner Anaïs dans sa promenade nocturne. La peur passée et quoique totalement incrédule compte tenu de sa foi, Anaïs démasqua la scène. Fidèle à son habitude charitable de ne jamais refuser à une amie elle accepta volontiers : « Vous aurez vos strophes, vous les avez bien gagnées » ! Ainsi naquit la pièce du recueil poétique dont les vers frappèrent Victor Hugo au point qu’il les avait appris par cœur et les récita un jour au fameux squelette que Roger de Beauvoir avait monté sur un piédestal dans son appartement :

« Squelette, réponds-moi, qu’as-tu fait de ton âme ?

Flambeau, qu’as-tu fait de ta flamme ?

Cage déserte, qu’as-tu fait

Du bel oiseau qui chantait ?

Volcan qu’as-tu fait de ta lave,

Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ? »

Anaïs Ségalas a synthétisé en deux rimes âme – flamme et lave – esclave les deux structures profondes de sa personnalité : la foi et la réaction à toutes formes d’oppressions qui marqueront sa vie et son œuvre. Les Oiseaux de passage furent plutôt bien accueillis par la critique. Le bibliophile écrivain et historien Paul Lacroix dit Jacob la place au rang des grands poètes. La Phalange, journal de Charles Fourier et Victor Considerant écrit qu’elle est à mettre à côté de nos premiers poètes. La Revue des deux mondes nuance le satisfecit ; tout d’abord positivement Les Oiseaux de passage atteste chez l’auteur de ces poésies une vigueur et une intrépidité d’esprit remarquables. Madame Ségalas se sépare complètement de la très large catégorie des femmes poètes qui n’ont touché de la lyre que les cordes délicieusement mélancoliques. Elle a voulu montrer que les chants énergiques n’étaient point interdits à son sexe. Elle ne recule devant aucun sujet grave et terrible. Ce sont ceux même qu’elle aborde de préférence et elle les traite sous une forme qui n’en adoucit guère l’âpreté. La partie négative porte sur la manière : trop de négations pour définir ce qui devrait l’être par les aspects positifs, trop d’emphases pour arriver à des morales banales, trop d’antithèses exagérées, de métaphores plus prétentieuses que justes, voire de goût douteux. Et de citer Dieu, le grand sculpteur de la chair humaine pour caractériser le pouvoir créateur. Madame Ségalas abuse de la liberté de forme que l’école moderne a restituée au poète.

Le Journal des Demoiselles qui accueille volontiers des poèmes d’Anaïs Ségalas louange Les Oiseaux de passage tout en se laissant aller à quelques critiques compréhensibles compte tenu du profil de ses lectrices. On y lit que, sous le titre modeste Les Oiseaux de passage, Anaïs Ségalas vient de publier des poésies où elle aborde hardiment les plus graves sujets. Semblable aux prophètes de la Judée, les poètes de nos jours ne détournent plus les yeux de nos crimes et misères. Malgré son sexe et son âge, si proches de ceux de nos jeunes lectrices (Anaïs avait 26 ans), Madame Ségalas n’a pas craint de retracer, en vers, les tourmens que causent, en présence de la tombe, les doutes philosophiques. Après avoir jeté des cris d’effroi à l’aspect du néant, le poète, ramené à la vérité par la foi, chante un hymne de triomphe que lui inspire la vue des bienheureux jouissant de la vie éternelle. Le Journal des Demoiselles aime les pensées renfermées dans ces deux strophes : Les vertus, Diamants des cieux, présentent une noble et belle image. Parmi les sujets graves, les enfants du peuple victimes d’une éducation toute matérialiste qui vagabondent et finissent aux assises. Dans ce recueil de poésies, le critique du Journal des Demoiselles situe Le Voyageur comme une pièce faite pour plaire à la jeunesse. Elle compte plus de cent vers de différents rythmes, a du mouvement, du coloris, et sympathisera avec plus d’une jeune âme, souvent fatiguée du calme et du repos. Par contre, le critique n’apprécie pas du tout les expressions Semer ses jours en maints climats et Semer ses rêves sur maints chevets qui n’appellent qu’au voyage de l’esprit et sont considérés par lui comme des hémistiches voulant faire image trahissant la pauvreté de la langue (sic). Un vers plus loin, Anaïs écrit : « Seigneur, en saint de pierre il fallait le changer », vers applaudi comme un trait si spirituel et si brillant (resic). Le critique poursuit par une recommandation de lecture des poèmes Une Mère à son enfant et Une Petite fille. Il conclut : « Les Oiseaux de passage sont certainement l’un des ouvrages le moins passager de notre époque. Ce volume, qui fait beaucoup d’honneur à Madame Ségalas, lui assure sa place parmi nos femmes poètes les plus célèbres ».

 Le critique de L’Artiste est également nuancé tout en reconnaissant, comme l’ensemble de ses confrères, le talent exceptionnel d’Anaïs Ségalas. La première phrase de la critique de L’Artiste est édifiante : « Assurément, si Les Oiseaux de passage n’étaient pas signés, on ne croirait pas qu’il fut sorti de la plume d’une femme » (sic). Suit : « C’est d’une vigueur d’expression incroyable, une sève désespérante, une énergie poétique, une virilité de la touche.. et une sensibilité touchante. On remarque surtout Qui Sait le début sait la fin. C’est quelque chose de net et vigoureux dont je croyais une femme incapable (sic). Je trouve ce poème de l’école des Orientales : une forme nerveuse, à effets, chaque strophe se termine par un coup de marteau. C’est une force trop bruyante. Anaïs Ségalas s’occupe beaucoup moins de son idée que de la manière de l’exprimer. Aucune pièce n’est inspirée de pensées intimes ; ce ne sont que peintures d’objets extérieurs, de sentiments prêtés à des tiers : l’hymne à la joie d’un marin qui part, la souffrance d’une pauvre femme qui manque de pain pour sa famille. On n’apprend rien des joies et peines de l’auteur lui-même. Les descriptions sont brillantes, les vers harmonieux et souples, mais le poète ne livre rien de son cœur. L’exhibition des secrets de la vie n’est pas une nécessité en poésie ; cependant, maintenant qu’elle est sûre de son instrument, qu’elle l’a rendu docile, elle devra, si elle veut voir sa réputation grandir, demander des respirations à son cœur. La beauté de la forme ne suffit pas à la durée ».

La référence aux Orientales de ce critique qui signe CS.AS est fondée sur le fait qu’Anaïs Ségalas avait déclaré son admiration pour Victor Hugo et adopté sa revendication de liberté dans l’art, en rupture avec les formes classiques. On peut lire, en effet, dans la préface des Orientales : « L’art n’a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ! Il vous lâche dans ce grand jardin de poésie où il n’y a pas de fruit défendu. Que le poète aille où il veut, en faisant ce qui lui plait : c’est la loi. Le poète est libre. Il n’y a pas de géographie précise du monde intellectuel ». 

Ces exemples de critiques des Oiseaux de passage pour montrer, qu’au cours des années 1830, le classicisme, quoique fini puisqu’il n’apporte depuis longtemps plus aucun nouvel auteur qui laissera traces dans le futur, était encore bien présent dans l’esprit des critiques et des patrons de presse bien pensants et moralisateurs. Bien présente aussi la misogynie. On comprend pourquoi Constance de Salm a toujours été encensée par cette critique qui égratigne Anaïs Ségalas. L’une et l’autre avaient certes une personnalité bien trempée et une même foi chrétienne, mais une différence les séparait au plan littéraire : Anaïs Ségalas avait sauté le pas et suivi les préceptes exposés plus haut par Victor Hugo. 

Eugène de Mirecourt livre une autre anecdote qui montre, à côté de sa charité toute chrétienne, le caractère bien trempé d’Anaïs. Elle avait une vraie passion pour l’équitation et la réputation d’être l’une des plus brillantes amazones de l’époque. Son époux, quelque peu anxieux de ses chevauchées, tentait d’user de sa persuasion pour l’empêcher d’aller au manège faire des exercices trop périlleux. Jugeant ce « despotisme intolérable », elle profita de la venue d’un client de son mari pour s’enfuir à l’école d’équitation. Dès son rendez-vous terminé, Jean Ségalas se rendit au manège où il vit avec effroi Anaïs faire sauter par trois fois son cheval au-dessus d’une barrière de cinq pieds de hauteur. Plus tard, elle composera un poème sous forme de dialogues Les Maris d’aujourd’hui, duo humoristique sur le mari citoyen.

 

Anaïs Ségalas avait donné en 1837 son nom à une variété de roses, la rose à cent feuilles (rose de Hollande à cent pétales dite aussi rose chou). L’arbuste bien ramifié forme un joli buisson de grandes fleurs plates et denses, mauve teinté de rouge cramoisi, lilas sur le pourtour. Son parfum est soutenu et sucré. 

 

Enfin, le 15 décembre 1838 naquit dans l’ancien 4ème arrondissement – maintenant le 1er – Bertile, Claire, Gabrielle, l’enfant qui allait enrichir et ensoleiller la vie d’Anaïs. Assise au berceau de sa fille, elle écrivit le volume des Enfantines, source jaillissante d’amour et de tendresse maternelle :

« Voici que ma maison est vivante et folâtre

Et que Dieu l’aperçoit.

L’oiseau du Paradis, le bonheur vient de s’abattre

Et chanter sous mon toit.

Hier, dans mon jardin, une fleur est éclose

Sur le plus frais rosier.

Hier, un bel enfant, autre céleste rose

Est né dans mon foyer.

Bonjour petite enfant, petit roseau qui penche,

Bonjour mon diamant ».

Les Enfantines mettent en lumière la fervente foi catholique d’Anaïs Ségalas qui disait : « La vie a mille aspects, le néant n’a qu’un moule ». Femme, mère et épouse, son royaume naturel est le foyer où elle exerce ses qualités d’amour et de charité et d’où elle combat les vices, la violence et tout désordre moral y compris l’esprit de cupidité et la spéculation de la Monarchie de juillet. 

La même année 1838, Anaïs Ségalas donne Le Bonheur d’être fou dans La Revue de Paris, Le Veau d’or dans Le Journal des jeunes personnes, Les Cinq sens et Une Déception dans Paris Londres Keepsake français. 

Le 13 mars 1839, Anaïs perd sa mère, décédée dans l‘ancien 12ème arrondissement, actuel sud du 5ème - nord du 14ème. Sans aide pratique d’un époux misanthrope, elle aura assumé seule l’éducation de sa fille, exercé une influence majeure sur la structuration de la sensibilité d’Anaïs, en particulier face aux injustices liées à l’esclavage et concouru à l’acquisition de cette foi inébranlable qu’Anaïs répandra dans toute son œuvre. 

Les travaux d’Anaïs Ségalas sont maintenant bien connus et appréciés ; elle commence à servir de modèle de comportement catholique. En 1839, les Éditions Grimblot, Thomas et Raybois publient, à partir des Enfantines un choix de poésies à l’usage de la jeunesse traitant de l’éducation des enfants en fonction de valeurs religieuses, avec un dieu dispensateur de merveilles et de sagesse, moralisateur à souhait : « Au paradis, on obéit » Il y était également question des conséquences infernales de la désobéissance : « L’enfant désobéissant tombe chez l’homme noir de l’enfer et fait pleurer le bon dieu ». 

Les premières années de la décennie 1840 furent l’objet de collaborations ponctuelles avec des publications littéraires à forte clientèle féminine comme Le Musée des familles, Le Dimanche, L’Illustrateur des dames...

Le Livre des Demoiselles reprend en 1840 Le Départ, poème des Oiseaux de passage et en 1844 Les Grands-mères.

Le Voleur donne en 1842 Le Muscadin et le lion, en 1843 Le Bonheur, en 1845 Les Fées et Le Jardin des Tuileries, en 1846 La Grisette…

La Revue pour tous publie en 1844 Le Boudoir d’une coquette, en 1845 Les Sensitives…

Anaïs participe également au Dictionnaire de la conservation et de la lecture et récite ses poèmes à l’Athénée des Arts, ex Lycée des Arts où s’était produite Constance Pipelet de Salm près de cinquante ans plus tôt. Cette institution ne cessera ses activités qu’en 1869.

Les années 1840-1845 voient aussi des rééditions d’ouvrages appréciés. Les Oiseaux de passage dans leur version complète de 333 pages est retiré par les Éditions Desforges en 1844 sous le titre Poésies. Les Enfantines, dont c’est la quatrième réédition, en 1845, comporte un recueil de trente deux poésies et une préface de l’auteur qui situe bien l’ouvrage : « Ces vers sont écrits pour les mères. Ils s’adressent spécialement aux femmes. Dans notre siècle du fer et du chemin de fer, ce sont surtout elles qui donnent asile à la poésie. Ne cherchez pas un livre de vers sur le bureau de l’homme affairé. Cherchez-le plutôt sur la table à ouvrage, au coin du foyer, près du berceau de l’enfant, partout où la femme sème la vie et son cœur ».

Ces lignes effleurent une autre ligne de force de l’œuvre d’Anaïs Ségalas : l’aptitude des femmes à l’éducation et à développer des activités intellectuelles communément réservées aux hommes.

Il est vrai qu’Anaïs n’était pas née quand Napoléon exposait aux enseignants avec intelligence et élégance sa stratégie concernant l’éducation des femmes, en 1805, à l’ouverture de l’École des jeunes filles de la Légion d’Honneur : « Élevez nous des croyantes et non pas des raisonneuses. Il faut leur apprendre à chiffrer, à écrire et les principes de leur langue, leur montrer un peu de géographie et d’histoire. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles »…Depuis son adolescence, Anaïs, si sensible aux injustices faites aux femmes, a quotidiennement sous les yeux des demoiselles élevées dans l’ignorance de tout sinon des vertus d’obéissance à leur mari. Elles n’ont qu’à regarder leur mère pour comprendre ce que sera la leur, un second rôle de compagne d’un époux tout puissant, supposé faire vivre sa famille, mais qui, dans les faits, est maintes fois loin d’assurer quand il ne mène pas une double vie favorisant sa «maîtresse». La condition de la femme contemporaine d ‘Anaïs est parfaitement définie par le Grand dictionnaire universel Larousse du XIXème siècle : Femelle de l’homme (sic). Etre humain organisé pour concevoir et mettre au monde des enfants.

Avec la Restauration, les principes traditionnels dont l’Église est le fer de lance sont enfin revenus, favorisant la multiplication des institutions religieuses du type Les oiseaux, La tour…La prépondérance culturelle de l’Église catholique exalte la primordialité de la famille avec l’homme pour chef, le précepte de la famille nombreuse d’autant plus facile à atteindre qu’il n’existe aucune contraception hors l’abstinence. Les fièvres puerpérales liées au manque d’hygiène et les avortements clandestins sont à l’origine de nombreux décès.

Dans ce cadre et pendant toute la première partie du XIXème, tout discours en faveur d’une instruction pour toutes les femmes a fortiori une certaine égalité de droits n’est pas entendue. Cependant Anaïs Ségalas ne baisse jamais les bras et poursuit son œuvre avec un zèle et un talent d’autant plus facilement reconnus par les critiques et admis par les censeurs qu’elle n’interfère pas directement avec la vie politique.

En témoigne cet éloge de L’Argus du 2 janvier 1845 : « Il y a une remarque assez juste à faire sur les œuvres de l’art. Les écrivains supérieurs suivent, dans leurs travaux, les diverses formes de leur âme. Mesdames Hermance Lesguillon, romancière et poète, et Anaïs Ségalas qui sont de cette royale famille d’inspirés qui comptent Hugo et Lamartine dans ses rangs n’ont eu garde de manquer à leur vocation. Elles ont senti de bonne heure et par instinct que la femme poète n’est que l’écho éclatant et fidèle des destinées de la femme et elles ont retracé dans chacun de leurs volumes, comme dans une épopée intime, cet admirable cercle de dévouement et de tendresse qui compose toute la force de leur sexe ». 

La même année 1845, La Pauvre femme, une poésie tirée des Oiseaux de passage, paraît sans Le Recueil des chefs d’œuvre de la littérature française. Elle décrit la misère, le désespoir des pauvres et le mépris des nantis : Parmi la foule passe un cercueil d’indigent. Un passant se retourne et regarde un instant, songe aux plaisirs du jour, à sa prochaine fête et puis s’éloigne indifférent. 

Les Beautés de l’âme, livre pour jeunes filles dirigé par Fanny Richomme, publient Les Deux mères en 1846 et l’année suivante La Jeune fille extraite des Oiseaux de passage. A la même période Lecture pour jeunes filles d’Amable Tastu, femme de lettre, épouse de l’éditeur Joseph Tastu, donne L’Enfant et le vieillard où Anaïs compare enfant et vieillard :

Ce sont deux choses saintes

« L’un vient de fermer l’aile, l’autre va l’ouvrir

Il est doux, dans les jours de doute et de souffrance

Où l’on a foi qu’au vice, où l’on pleure abattu

D’avoir un bel enfant pour croire à l’innocence

Un père en cheveux blancs pour croire à la vertu ». 

 

Mais Anaïs Ségalas n‘est pas seulement un poète ; elle sent qu’elle peut être aussi un auteur dramatique et a mis à profit ces premières années de la décennie 1840 pour travailler à des pièces de théâtre. Début 1847 elle a présenté au comité de lecture du second théâtre français un drame en trois actes et prose La Loge de l’Opéra. Anaïs avait écrit le 3 avril 1847 à Théophile Gautier pour lui confirmer que la Première de sa pièce serait jouée à l’Odéon à compter du mardi 7 courant : « Oubliez, Monsieur, que vous avez le droit d’être sévère et soyez indulgent…Je ne sais quelle sera la destinée de ce premier ouvrage. En ce moment, je crains le public, le journalisme, tout, y compris le faible talent de l’auteur. Je compte sur votre bienveillance qui ne m’a jamais fait défaut. L’opinion du spirituel critique de la presse est de la plus grande importance, sa plume est un sceptre. Dieu veuille que pour moi, elle ne devienne pas une férule ». La pièce n’eut qu’une dizaine de représentations. Théophile Gautier écrivit dans La Presse du 26 avril : « Querellons un peu Madame Ségalas à propos de La Loge de l’Opéra qui renferme un drame plus corsé que ce titre fashionable et délicat ne le ferait pressentir. Comment, lorsque l’on est comme elle, un charmant poète, qu’on a manié les rythmes avec souplesse et fermeté, aller écrire une pièce en prose. Tout cela n’empêche pas Madame Ségalas d’avoir mis dans sa pièce beaucoup d’esprit, de sentiments, de finesse d’observation. Mais, pour Dieu, quand elle entre dans la lice, qu’elle garde sa cuirasse ».  

Plus élogieuses au premier degré avaient été les critiques de L’Argus des théâtres du 15 avril 1847 : « Un charmant petit poète, après s’être essayé avec un certain petit bonheur à toutes sortes de petites choses a voulu ne pas rester en dehors du mouvement qui pousse les écrivains vers le théâtre et composa sa petite pièce. Cette heureuse petite idée nous a valu La Loge de l’Opéra, bluette aussi aimable que vertueuse que le public de l’Odéon a accueillie avec tous les égards que l’on doit à l’innocence. C’est encore un petit succès qui vaut une nouvelle petite couronne à la gracieuse petite muse. L’esprit féminin, cet esprit doux dont peu de dames de lettres ont le secret s’y révèle à chaque instant. Il y avait bien cinq ans que la comédie de Madame Ségalas faisait antichambre dans les cartons du théâtre, mais messieurs les auteurs se soucient fort peu de l’axiome qui dit Honneur aux dames. Nous applaudissons à la décision de faire jouer enfin La Loge de l’Opéra qui nous a fait passer un moment agréable. Le parterre de l’Odéon, le plus terrible de tous, a accueilli par des bravos les débuts de l’auteur des Enfantines dans ce genre nouveau pour elle ».

 

Pendant cette période socialement agitée de 1847, Anaïs Ségalas, qui travaille à la rédaction de La Femme, donne A Une jeune fille au Journal des Jeunes personnes. Ainsi qu’elle le situe parfaitement dans sa préface, elle veut seulement montrer que les femmes de toutes conditions, paysannes, femmes du monde, grisettes ou femmes de lettres peuvent exercer une influence heureuse sur l’humanité en « combattant les fléaux sans autres armes que l’amour et l’affection ». Elle développe cette idée dans une série de poésies joliment tournées et d’un rythme varié, frais et pimpant lorsqu’il s’agit de la grisette, « L’alouette de Paris », nobles et sévères quand elle nous montre la religieuse priant dans son cloître pour le salut de l’humanité ou Moïse brisant le Veau d’or. Un feu sacré pareil à celui du poète, l’homme en fait le génie, la femme l’amour. Le poème A Une jeune fille donne une impression troublante d’Anaïs Ségalas en tant que mère. Alors que Bertile n’a encore que neuf ans, ne risque-t-elle de lui donner les préceptes d’une mère pour le moins possessive. On lit en effet : « Jeune fille qui court au bal, songe moins à ta grâce et plus à ta mère, Sainte de la maison » « Un époux t’enlève et ta mère soupire… te cherche partout… ne verra plus le jour et ton sourire au réveil… ta mère a perdu sa fauvette, a perdu son trésor »… « Dis à ta mère, enfant, ton âme et ses mystères » comme s’il fallait ne vivre que pour le bonheur égoïste et exclusif de sa mère, ne pas fonder de foyer, n’avoir aucun jardin secret, aucune autonomie ! 

 

 

 

 

 

 LES ENGAGEMENTS MILITANTS

 

 

 1848, année de révolutions débute par une surprenante information difficile à vérifier en 2010 : le périodique Le Tintamarre du 16-22 janvier affirme que pour cette nouvelle année, sur ses certes de visite, Anaïs Ségalas a fait écrire sous son nom Homme de lettres !

Les 23, 24 et 25 février 1848, une révolution essentiellement ouvrière conduit à l’abdication de Louis Philippe et à la constitution d’un gouvernement provisoire qui proclame la République le 24 février. A partir de fin février, la France va vivre quelques semaines d’euphorie, de sensation de liberté que l’historien de la monarchie de juillet et de la Deuxième République Philippe Vigier a surnommé l’illusion lyrique, pendant laquelle on note une effervescence féminine importante : associations créées par dizaines dans tout le Pays, manifestations par centaines, diffusion de lettres, tracts, pétitions…640 propositions politiques seront adressées en moins de deux mois à la commission du gouvernement chargée de l’organisation du travail. 

Anaïs Ségalas va s’impliquer fortement dans ce mouvement. Elle collabore, entre autres, au Journal des femmes que Fanny Richomme fonda en 1832 pour « rendre les femmes aptes à leurs devoirs de compagne et de mère ». L’équipe éditoriale se composait de Delphine Gay, première épouse du patron de presse Emile de Girardin, George Sand, Marceline Desbordes-Valmore mais aussi de Louis Auguste Blanqui, Paul Musset… Journal chrétien modéré, il appelle aux droits civiques et à l’éducation pour les femmes. Son papier luxueux, ses jolies gravures en faisait un organe du féminisme bourgeois. D’ailleurs, son prix au numéro (2,50 francs soit une journée de travail d’un ouvrier) indique qu’il était bien loin de s’adresser à tout le monde. Dès la fin février, Anaïs assiste également aux réunions de la Société de la Voix des femmes, club organisé par Eugénie Niboyet. Fondatrice de La Voix des femmes sous-titré Journal socialiste, politique, organe d’intérêts pour toutes les femmes exclusivement, premier quotidien féministe français. Eugénie Niboyet avait fondé en 1833 l’Athénée des dames, cercle féminin où l’on pouvait suivre un programme d’études supérieures, puis en 1836 La Gazette des femmes où avaient déjà collaboré Anaïs Ségalas et Flora Tristan, femme de lettres féministe auteur en 1843 de l’Union ouvrière. Chateaubriand, qui était favorable à la reconnaissance des droits fondamentaux des femmes, en partie sous l’influence de Hortense Allart de Méritens, et surtout poussé par Pauline Roland, son amie de cœur, était allé au bureau de La Gazette des femmes pour dire : « comptez-moi au nombre des vos abonnés. Vous défendez une belle et noble cause ». Chateaubriand avait été jusqu’à se montrer favorable à la candidature d’Anaïs Ségalas à l’Académie française. Selon Eugène Sue, l’équipe de rédaction de La Voix des femmes, constituée essentiellement d’une élite de femmes urbanisées qu’il qualifie d’intellectuelles, se réunissait le jeudi. L’expression Femmes de 1848 pour désigner les actrices de l’Histoire de cette période révolutionnaire est née dans cette équipe dont Anaïs était un membre très actif. Elle a écrit pour l’occasion Les Femmes, cours de comportement moral pour toutes les femmes. L’équipe éditoriale avait décidé d’ouvrir - c’était une Première – leurs colonnes à un Courrier des lectrices qui obtint un succès inattendu. Un flot de propositions envahit le journal : les femmes profitaient de l’opportunité qui leur était donnée pour manifester leur volonté d’être reconnues comme citoyennes avec des droits civiques, des droits civils, en particulier rétablir le divorce, au travail justement rémunéré et non objet d’aumônes organisées par des chefs ou patrons omnipotents ainsi qu’une éducation pour toutes. 

Bien sur informé de cet événement et des revendications majeures, le gouvernement provisoire essaya d’agir pour améliorer le sort des ouvrières, nomma des déléguées par arrondissement qui s’organisèrent en ateliers nationaux de la femme. Rien n’en ressortit sinon la réduction du travail quotidien à douze heures maximum pour les blanchisseuses et l’abolition du travail à très bas prix dans les prisons et les couvents qui avait avili la perception du travail des femmes.

L’assemblée constituante sortie des urnes les 23 et 24 avril 1848 était composée de beaucoup de notables provinciaux conservateurs et de républicains modérés. Les mesures favorables aux classes populaires devenaient problématiques. La proposition du 26 mai d’Isaac Jacob dit Adolphe Crémieux, ministre de la Justice, d’abroger la loi de 1816 sur le divorce fut renvoyée en commission puis enterrée. 

Parallèlement à la publication de La Voix des femmes, se réunissait le Club des femmes où s’échangeaient des propositions et des projets de grand soir. Ces réunions faisaient la risée des journalistes et le bonheur des caricaturistes nuisant au mouvement qu’elles défendaient. Les articles tournent le club en dérision et les rédacteurs font peu de cas fait des revendications féminines. Ils avancent s’être procurés, non sans mal, les noms des illustres citoyennes qui composent le Club des femmes et les jettent en pâture, avançant qu’il ne fallait pas qu’ils soient oubliés. Chacune fait l’objet de quelques amabilités. Eugénie Niboyet, la présidente, est assez avancée en âge (52 ans) mais très arriérée en politique. Depuis longtemps, elle prêche l’éducation démocratique et sociale du beau sexe. Avec elle, Anaïs Ségalas et beaucoup de faux doigts tachés d’encre, une infinité d’égéries, quelques saphos, mais peu de femmes de ménage. La plus vilaine moitié du genre humain était représentée, au Club des femmes, par les citoyens Paulin Niboyet, juriste et écrivain, fils de la présidente, Moïse Alcan, envoyé des juifs de Lorraine, Emile Souvestre, romancier célèbre pour ses œuvres sur la Bretagne et la chouannerie et Alphonse Louis Constant, abbé défroqué, figure de l’occultisme sous le nom d’Eliphas Lévi, engagé par ailleurs en 1848 avec les travailleurs dans le Club de la montagne et des saint-simoniens, Benjamin Olinde Rodrigues Henriques ou le fabuliste Pierre Lachambeaudie, également militant au Club socialiste. La presse s’amuse, brocardant ceux d’entre ces citoyens qui n’étaient pas forcés de rester à la maison afin d’y soigner les enfants et y préparer le souper, tandis que leur mère, femme ou sœur clubait, devaient garder les socques, les cabas et les tartans des citoyennes clubistes. Un journaliste anonyme témoigne : « Nous l’avouons, non sans honte : nous avons conservé du Club des femmes un très agréable souvenir. Après avoir réglé le droit d’entrée d’un franc, nous avons passé de délicieuses soirées et nous regrettons que la police du citoyen Marc Caussidière, préfet de police de février à juin 1848, (un républicain rouge !) prenne un certain soir la résolution de fermer le gynécée émancipateur du boulevard Bonne Nouvelle. Nous assistions à des moments historiques : il est difficile de se faire une idée du tapage effroyable, des cris incohérents qui accompagnaient les prédications des clubistes. Les motions de ces dames provoquaient des interpellations d’une joyeuseté inimaginable. Les dames furent attendues un soir, sur le boulevard, par des individus très discourtois qui fessèrent la citoyenne Niboyet ». Dans l’article suit une liste de clubistes : viragos, entremetteuses, femmes de prêtres défroqués dont Noémi Cadiot seconde épouse de l’abbé Constant, connue sous son pseudonyme de sculpteur et écrivain, Claude Vignon, et autres habituées de la Petite Roquette (vise Jeanne Deroin)…  

Après les événements de juin, il est interdit aux femmes de participer à des clubs ou d’en gérer. La Voix des femmes et leur Club doit fermer. Les militantes se dispersent pour éviter la répression et aussi parce que les fonds ne leur permettent plus de tenir. De même pour toutes les publications et clubs qui avaient foisonné ; ils ne vécurent que l’espace d’un printemps. Anaïs Ségalas s’était aussi impliquée, avec Eugénie Niboyet et Jeanne Deroin, dans une Société d’éducation dirigée par Désirée Véret-Gay, L’Association Mutuelle des Femmes. Le but était d’organiser des centres d’éducation et des coopératives d’emploi pour les femmes. D’abord très fréquentée, cette Société implosa par faute de moyens et de fréquentation, le nombre des professeuses (sic) - toutes les femmes des 48 quartiers de Paris ayant une forte personnalité s’y donnaient rendez-vous – dépassant celui des demanderesses d’enseignement.

Anaïs Ségalas avait beaucoup et activement participé à des mouvements à l’origine de plus d’agitations stériles que de résultats tangibles pour les droits des femmes. Après la suppression des Ateliers nationaux assurant quand même la subsistance très minimale de plus de cent mille ouvriers, et d’autres provocations de la Constituante, de violentes émeutes reprirent entre le 23 et le 26 juin, prise de la dernière barricade du boulevard Saint-Antoine par les troupes de Louis Cavaignac. Lors de ces journées, Jean Ségalas, chef de bataillon de la Garde nationale, dut combattre et laisser Anaïs au milieu de l’insurrection à quelques pas des boulevards dans leur maison de la rue de Crussol. S’y trouvait un dépôt d’armes confiées par la mairie de Paris. Les combattants populaires sommèrent Anaïs Ségalas de leur livrer ces armes. Elle refusa, attroupa toutes les femmes du voisinage et les incita à résister, s’il le fallait en utilisant les armes du dépôt. Par chance, un détachement de militaires entra dans la rue pour empêcher le massacre de ces gardiennes du (boulevard du) Temple. Anaïs Ségalas fit un poème de cet acte de bravoure. L’Élysée la récompensa par l’envoi d’un riche bracelet. 

Certes, Anaïs avait vécu quelques mois en militante féministe. Mais sans jamais s’éloigner de ses convictions que la femme doit progresser et faire progresser l’humanité par l’amour et l’affection dans le cadre de valeurs traditionnelles chrétiennes. Elle s’est défendue d’avoir fait œuvre de rebelle : « Je ne suis pas de celles qui font de leur écharpe un drapeau » et d’avoir écrit le moindre hémistiche saint-simonien ou fouriériste, même si elle a côtoyé des militantes de ces mouvements. Elle expliqua qu’elle partageait avec elles la volonté d’amélioration de la condition féminine, mais par des moyens différents. Anaïs, fervente catholique témoin des lézardes d’une société louis-philipparde qui s’est enrichie et n’a pas guerroyé, mais s’est couverte de tant de scandales financiers, moraux et familiaux. Anaïs a-t-elle vu, comme les animateurs de L’Univers, journal du catholicisme libéral, dans ces mouvements mêlant la classe ouvrière à tant d’alliés disparates, une aspiration au bonheur par l’amour du prochain ? une extension du principe de fraternité apporté au monde par Jésus-Christ ? Comme ce fut le cas pour Constance de Salm, elle a toujours refusé le féminisme actif, la laïcité exprimée de Jeanne Deroin ou Pauline Roland ou l’intégration du mouvement féministe au socialisme démocratique de Désiré Véret-Gay. Il est vrai que nombre des féministes qu’elle a rencontrées dans les clubs du printemps étant de milieu modeste avançaient des revendications plus en ligne avec leur quotidien difficile (Jeanne Deroin fut lingère avant de devenir institutrice) ou des conceptions par essence différentes de la société, étrangères au monde d’Anaïs : Désirée Véret, était couturière, mais aussi saint-simonienne, avait fondé en 1832 le journal La Femme Libre, devint fouriériste, rencontra Robert Owen, avant d’épouser Jules Gay, libraire, éditeur galant contraint de quitter la France, socialiste qui se rapprochera de Michel Bakounine. 

Marie de Flavigny comtesse d’Agoult, femmes de lettres, historienne à chaud des événements de 1848 – elle a publié dès 1850 une Histoire de la Révolution de 1848 – oppose les femmes du peuple aux « poétesses bourgeoises au chaud de salons littéraires où elles réclament un droit d’écrire que personne ne leur refuse », aux excentriques des clubs et des journaux moquées par les publicistes professionnels. En 1849, le théâtre prendra ces citoyennes bourgeoises pour cible dans un vaudeville réactionnaire mettant en scène des femmes « saucialistes » jouées par des comédiennes d’âge mur, aux allures grotesques voire monstrueuses. Pierre-Joseph Proud’hon enfoncera le clou dans Le Peuple d’avril 1849 : « Nous ne comprenons pas plus une femme législateur qu’un homme nourrice ». La piteuse fausse candidature de George Sand à un poste de sénateur fut un bonheur pour les critiques. Seul, Jules Janin, célèbre critique, réclame, dans Le Journal des Débats, les mêmes droits que les hommes pour les femmes, du moins les femmes supérieures (sic).

 

Avec le Prince Président, la bourgeoisie et la religion ont repris leur place. Anaïs Ségalas s’était remise à son travail d’écrivain.

Mise en confiance par sa première expérience des planches, elle propose à l’Odéon début 1849 Le Trembleur, comédie en deux actes mêlée de couplets. Le jour de la Première fixée au 8 septembre 1849, elle adresse ce mot à Théophile Gautier : « On doit jouer ce soir Un trembleur qui demande toute votre indulgence. Je suis coupable d’avoir commis cette petite pièce. Soyez bienveillant pour elle, comme pour La Loge de l’Opéra. Mon trembleur est vraiment à plaindre. Il frémit aujourd’hui, il va trembler lundi. Vous pouvez le rassurer dans votre célèbre et spirituel feuilleton. Soyez indulgent et le trembleur reprendra courage ».

Pour la réouverture de l’Odéon, Le Trembleur passe en première partie de La femme du Cid adapté par Hippolyte Lucas, écrivain et critique ayant loué Anaïs Ségalas pour son écriture. Théophile Gautier consacra tout son papier dans La Presse du 17 septembre à la pièce de Lucas et à Corneille. Concernant le Trembleur, il indulge : « Le Trembleur est un vaudeville amusant du à l’esprit charmant et poétique de Madame Ségalas ». Cette pièce tiendra une vingtaine de représentations jusqu’au 7 novembre 1849. Emportée par son élan théâtral, Anaïs présente à la Porte Saint-Martin Les Deux amoureux de la grand-mère, une comédie vaudeville en un acte, jouée à partir du 18 novembre 1850. 

En 1851, le Keepsake parisien publie une poésie Les Virtuoses des buissons. Ce retour à la poésie, chanté par Alfred Desessarts dit des Essarts dans La Comédie du monde : « Anaïs Ségalas, cette mère qui chante près du berceau d’un enfant quelques strophes touchantes». 

Mais ce retour à la poésie n’était qu’un intermède. Elle était occupée à écrire, pour l’Odéon, une comédie en deux actes et en prose Les Absents ont raison qui tiendra l’affiche à partir du 7 mai 1852. Cette fois, la pièce a du succès et les critiques louangent. Pour Le Journal pour rire du 22 mai : « Madame Ségalas vient de faire représenter une jolie comédie à l’Odéon. Elle joint à une rare finesse d’observation toute la grâce de l’esprit féminin et son style plein de simplicité et de bon goût ne manque pas d’une certaine élégance. Le titre dit le sujet : deux jeunes époux ne peuvent se souffrir ; dès qu’ils sont ensemble, ils parlent sans cesse de séparation éternelle, mais quand les événements les éloignent pour quelques temps l’un de l’autre, ils soupirent, s’ennuient, se regrettent et finalement se retrouvent avec joie ». Pour Le Tintamarre du 16 mai : « Madame Ségalas, dont nous connaissons de délicieux poèmes a fait trêve de sa muse ordinaire pour nous donner une charmante comédie en prose. Madame Anaïs Ségalas est restée poète et fait preuve de beaucoup d‘esprit. Cette œuvre continue à nous le prouver ». 

En 1853, retour à la poésie avec Zozo, Polyte et Marmichet à La Muse des familles, Les Violettes et les abeilles parues chez Schiller Aîné à Paris et surtout préparation d’une quatrième pièce, un vaudeville en un acte Les Inconvénients de la sympathie que le Théâtre de la Gaité jouera à partir du 13 février 1854, sans vrai succès. La Presse du 17 octobre 1854 montre une publicité pour le premier numéro du Messager des dames et des demoiselles, paru le 15 octobre, incluant une poésie d’Anaïs Les Églises de Paris.

 

En 1854, un fait divers donne l’occasion de cerner la charité d’Anaïs dans le contexte social et politique du Second Empire. Une servante de 20 ans, Mademoiselle Rigal, avait travaillé au service des Ségalas de décembre 1848 à janvier 1851. Anaïs s’était rendu compte qu’elle volait diverses choses, mais sans preuve ni flagrant délit, elle ne dit rien. L’employée était partie de son service pour une autre famille où elle fut surprise et convaincue de vol. Procès. Madame Ségalas vint témoigner qu’elle l’avait soupçonné de vols sans grande valeur, mais qu’elle n’avait pas agi par manque de preuves et compte tenu de l’âge de la jeune fille. La famille plaignante dut être moins charitable puisque la domestique fut condamnée à sept ans de réclusion ! Dans la première décennie de son Empire, le tout répressif était bien d’actualité pour Napoléon III. 

En 1855, la librairie Louis Janet publie Les Contes du nouveau Palais de cristal. Ce volume est un recueil des plus importants de ses articles de genre, nouvelles, feuilletons qu’Anaïs a écrits pour la presse depuis plusieurs années. De 1848 à 1852, elle avait été chargée des comptes rendus de livres et pièces de théâtre par Le Corsaire d’où une centaine de feuilletons. Par ailleurs, elle avait inséré des poèmes dans La Muse des familles, le Cabinet de lecture, La Tribune dramatique, et autres supports. La même année paraît chez Magnin la cinquième édition des Enfantines auxquelles Anaïs et sa fille Bertile, âgée de 17 ans, ont ajouté quelques courtes historiettes. 

Le 7 juillet 1855, Anaïs écrit à Eugène de Mirecourt pour le complimenter de son esprit vif, brillant et ingénieux, son jugement éclairé, sa verve étincelante toutes qualités qui l’animent en rédigeant ses biographies. Elle le remerciait ainsi de l’éloge qu il venait de faire d’elle-même et de ses œuvres dans la série des Contemporains.

Charles Jacquot alias Eugène de Mirecourt (commune où il est né en 1812) a écrit, en effet, 140 volumes de biographies de Contemporains entre 1854 et 1858 auxquels s’ajoutent 80 romans, nouvelles, mémoires et portraits. Mais toutes ses biographies n’étaient pas du goût du journal Le Contemporain ; il n’hésitait pas à être d’humeur mordante ou à dénoncer ce qu’il était de bon ton de taire. Son pamphlet intitulé Fabrique de romans, Maison A.Dumas et Cie dans lequel il dénonçait des nègres lui valut six mois de prison ! Anaïs Ségalas l’avait remercié. Et pourtant Eugène de Mirecourt n’avait pas été spécialement tendre avec son théâtre : « Il n’appartient point à une nature fine, délicate et rêveuse d’écrire ce type de compositions dites levers de rideau. Ils ne renferment pas suffisamment de coups de pied, soufflets, meubles renversés et assiettes brisées pour dominer le tumulte des retardataires qui s’installent et de bancs que les ouvreuses apportent. Les succès intimes détournent un écrivain de sa route. Chez Madame Ségalas, la fantaisie de composer des drames et des vaudevilles a du venir des suites des bravos recueillis en sa qualité de charmante actrice de salon. Sa position de femme du monde ne lui permet pas d’aborder les grandes scènes comme comédienne ; elle voulut les aborder comme auteur ».

Anaïs dut trouver fondées les critiques de Mirecourt puisqu’elle mit un point final à ses œuvres théâtrales avec un petit opéra comique dont la partition avait été composé par Emile Durand, dont Claude Debussy fut élève alors qu’il professait au conservatoire de Paris. Il fut peu joué et termina sa carrière dans un concert de bienfaisance. 

Le troisième recueil poétique de Madame Ségalas se nomme Femmes. Dans sa préface, elle précise qu’elle n’a jamais appartenu à la horde furibonde de ces bas bleus révolutionnaires qui agitent l’étendard de l’émancipation conjugale et politique : « Au lieu d’accroître les plaies sociales, la femme doit les panser et les guérir ». Elle montre ensuite la vanité d’un monde mené par l’appât immodéré du gain, qu’il s’observe chez l’homme du monde :

Nos chevaliers n’ont plus l’amour ni la foi

La Bourse où le veau d’or luit sous les colonnades,

Nouvelle terre sainte, est le but des croisades

Et c’est au lansquenet que s’ouvre le tournoi.

Ou chez la femme du monde : Aujourd’hui des reines de salon oublient les actions généreuses pour spéculer sur le Strasbourg !

Pour Anaïs, la hausse ou la baisse, c’est le sourire ou la souffrance de son enfant.

Elle versifie également pour les grisettes, leur conseillant de ne pas hanter les bals : Le travail est un ange gardien ; c’est lui qui doit suffire aux besoins de son humble toilette. Et conclut : Ne porte de brillants qu’au fond de tes beaux yeux. Elle versifie aussi pour la paysanne et le brave ouvrier :

Les maisons d’ouvriers sont des ruches d’abeilles

C’est avec le travail qu’on les remplit de miel. 

Charles Augustin Sainte-Beuve, critique et écrivain dira d’Anaïs Ségalas que ses vers harmonieux ont aidé bien des cœurs de femme à pleurer. L’avenir ne l’oubliera pas et dans le recueil définitif des poetae minores de ce temps-ci, un charmant volume devra contenir sous son nom quelques idylles, quelques romances, beaucoup ‘élégies, toute une gloire modeste et tendre. Madame Anaïs Ségalas est le poète des mères, des enfants et de la famille. Entraînée vers des aspirations chrétiennes et les sentiments purs, elle excelle dans les naïfs tableaux du foyer. 

En 1856, L’Enfant et le Vieillard fait, de nouveau, partie d’une sélection de poésies pour Fleurs et Fruits par J.Aymard (édité à Lille). 

En 1857 sort la troisième édition des Oiseaux de passage et La Revue anecdotique des excentricités contemporaines rapporte une soirée chez Madame Ségalas : « La comédie de société a des ailes ; elle s’est transportée le 12 juin rue de Crussol chez une de nos muses les plus gracieuses, Madame Ségalas. On a commencé par une petite saynète de Mademoiselle Bertile Ségalas, à la fois auteur et actrice, qui jouait avec Mademoiselle Pillé une toute ravissante jeune fille (Bertile avait 19 ans). La saynète et les deux jeunes filles se sont partagé les applaudissements et on a eu le bon goût d’épargner à leur modestie la pluie de bouquets. Ensuite, une comédie proverbe en deux actes de Madame Ségalas interprétée par l’auteur avec le concours des comédiens Malézieux et Jean Auguste Ballande, devenu directeur de théâtre : Les Absents ont raison ; la pièce est charmante, les absents avaient vraiment bien tort. Quelle passion, quel délire, tous les éventails étaient déployés, le rouge tombait des joues et l’agitation des femmes faisait voltiger dans le salon un nuage de poudre de riz. La troisième pièce était La Carte à payer. Jamais la rue de Crussol n’a retenti de si bons éclats de rire. Trente cinq ans plus tard, les lundis de Madame Ségalas seront toujours très suivis. Il est vrai qu’elle s’était fait une réputation de salonnière très recherchée et avait fait construire au milieu de son jardin une petite salle délicieuse pour ses activités de salon : théâtre, concerts, monologues…Quand il était encore à Paris, Victor Hugo se montrait très assidu au cercle de Madame Ségalas. 

Sous le Second Empire, on dînait tôt et on se recevait presque chaque soir. Mélanie Waldor, qu’Anaïs avait vraisemblablement connue comme amie de Constance de Salm, lui adresse une lettre d’invitation en ces termes aimables : « Je voudrais bien, mais je n’ose vraiment pas, vous prier de venir, sans façon, mercredi soir à une petite réunion de musique et de littérature que j’ai chez moi. Vos soirées sont si brillantes et les miennes si simples que je solliciterai d’avance pour elles votre indulgence, puis, une fois que vous l’aurez accordée, je vous dirai que vous êtes bonne et charmante et qu’il y a bien longtemps que je désirais vous engager à venir les embellir, sans jamais avoir osé faire le premier pas vers vous. Veuillez dire à Monsieur Ségalas combien je serai heureuse de le recevoir ».

Les sources ne précisent pas si les Ségalas devinrent des habitués du salon de Mélanie Waldor. 

En 1858, Anaïs donne le 14 mai au journal Le Voleur, Les Petites fortunes et le 24 septembre La Chanson de l’hiver. Elle publie également chez Achille Faure Les Mystères de la maison : Fernand, peintre semi-athée, est un modèle de retour de la foi conduit par la main de Dieu. En trouvant dans une église où il entre par hasard un tableau de maître lui donne la clef de son talent de peintre jusque là recherché, pressenti par lui mais toujours ignoré, toujours rebelle à son pinceau. Ce roman reçoit de bonnes critiques de la part du Foyer : « A conseiller aux jeunes personnes les mieux élevées ; elles n’en tireront que de bons fruits. On y trouvera d’ingénieuses pensées, de remarquables leçons données avec réserve, modestie, saine raison et bon goût. Bien des travers et défauts sont exposés avec une franchise discrète, mais avec assez de transparence pour que chacun apportant un peu de bonne volonté y fasse ses remarques et ses applications particulières et trouve à se corriger de quelques imperfections. Toutes ces peintures sont écrites avec cet esprit fin et délié qui distingue éminemment cet écrivain d’élite ». 

En 1859, ses poésies sont citées en exemple dans A l’Enfance, dans La Corbeille poétique du jeune âge ou recueils des Leçons littéraires morales empruntées à nos meilleurs poètes de L.L. Buron. Anaïs est citée entre Racine et Lamartine, puis avec le poème Les Cinq Sens dans L’Abeille poétique du XIXème siècle de J.B. Pélissier. Elle publie aussi En Causant toilettes au Musée de la famille. 

Au cours de la deuxième décennie du Second Empire, dont elle avait salué l’instauration avec enthousiasme, Anaïs Ségalas continuera à être le parangon des vertus morales chrétiennes. Elle s’engagera dans la Croisade des femmes en faveur des chrétiens de Syrie et donnera à La Muse de la famille en 1860 son poème L’Ami de l’enfant qui met en lumière l’amitié entre un enfant au cœur aimant et son épagneul à l’œil si bon : « S’il ne sait pas chanter, il sait dire je t’aime avec ses yeux. Ton épagneul que tes bras enlace, c’est l’amitié ». 

En 1861, Les Oiseaux de passage et Les Enfantines sont l’objet d’une nouvelle réédition. 

En 1863, Le Voleur illustré publie La Réclame et Le Guignol, livre de la jeunesse d’Alfred Desessarts Les Ouvriers du bon dieu et …Les Oiseaux de passage sont de nouveau réédité. Pour la cinquième fois ! 

En 1864, huitième réédition des Enfantines, preuve s’il en fallait de la notoriété croissante et du développement de l’audience d’Anaïs Ségalas.

La même année, elle sort chez Magnin un recueil de trente six poèmes Nos Bons parisiens qui connaîtra également un franc succès. La Semaine de la famille en donne cette critique signée Nathaniel : « Puisque nous voici au chapitre de Paris, disons quelques mots d’un volume en vers de Madame Anaïs Ségalas Nos bons parisiens. Je trouve précisément que dans ce volume où l’esprit est semé à pleines mains, les vers frappés abondent. Soyons vrais, Madame Anaïs Ségalas, en sa qualité de poète, a voulu contenter tout le monde. Peut-être a-t-elle craint que l’édilité parisienne, qui est très communicative, n’envoie un communiqué au Parnasse à l’adresse de cette muse téméraire et chagrine qui déplore l’embellissement de Paris. Ce qui caractérise ce volume, je l’ai dit, c’est l’esprit parisien. Ces vers sont de ceux qu’on applaudit avec plaisir, à la lueur des bouquets, au milieu de femmes en toilette de bal, arrêtant un moment le tourbillon des polkas et mazurkas pour entendre cette muse plus ingénieuse et plus brillante que naïve. Je suis sur que ces stances coquettes, délicatement sculptées et toutes parfumées ont été applaudies par de jolies mains. Il y règne un souffle poétique assez agréable pour plaire sans être assez fort pour éteindre la bougie des lustres ou mettre en désordre les coiffures savamment construites ». 

Toujours en 1864, Anaïs a alors 53 ans, elle débute une nouvelle collaboration de trois ans avec Eugénie Niboyet, directrice du Journal pour toutes, pour assurer la rubrique Concerts. Cette activité ne modère pas la publication ou la réédition d’ouvrages d’Anaïs.Pour la seule année 1865 : Madame Ségalas est présente chez les libraires avec la première édition de ses commentaires de l’Histoire de Jules César juste publiée par Napoléon III qui lui avait adressé – privilège réservé à très peu d’écrivains - un exemplaire de son ouvrage, ainsi qu’avec la publication de la Semaine de la Marquise de Valnay, chez Dentu, sous la forme d’un recueil de huit journées en huit poèmes : J1 : Le Miroir du diable ; J2 Le Bonheur d’être fou, reprise de la publication de 1838 dans La Revue de Paris suivie d’une première réédition en 1849 sous forme de feuilleton paru dans les numéros 8 à 51 du Salon littéraire et narratif ; J3 : Ma Femme et ma nièce ; J4 : Les Absents ont raison, texte de la pièce jouée à l’Odéon en 1852 ; J5 : Zozo, Polyte et Marmichet, paru dans La Muse des familles en 1853 ; J6 : Le Souvenir d’un mère ; J7 : A Quoi tient l’amour d’une femme ; J8 : L’Oncle d’Amérique et le neveu de France. En outre, sont publiées une deuxième édition des Mystères de la Maison, roman de 376 pages chez Achille Faure, et des Petites Fortunes par Le Voleur illustré ainsi qu’une quatrième édition de Le Vieillard et l’enfant dans la collection Fleurs et Fruits. Enfin, chez Hachette, Louis d’Albemont sort un livre de choix de poésies à l’usage des collèges et lycées où figure Les Premiers pas à l’église, sous la forme d’un discours d’une mère à son petit enfant :

« Vois-tu cette maison où la cloche t’appelle ? C’est une église.

Vois-tu cet autel qui parle à nos deux âmes ?

Une vierge au front pur pour soutenir les femmes

Un nouveau-né divin pour sourire aux enfants ». 

On peut situer en 1865 la première édition des Magiciennes d’aujourd’hui, « Ces redoutables magiciennes sont tout simplement les femmes ». Les éditions suivantes auront lieu en 1870 et 1873, toujours chez E. Dentu. L’auteur présente un grand nombre de types de magiciennes dans cette étude de mœurs contemporaines pour laquelle elle a mis à profit ses propres observations avec celle d’Honoré de Balzac, d’Alexandre Dumas Fils, d’Émile Augier et de Théodore Barrière. On coudoie dans cette galerie des personnages de connaissance : Marco la fille de marbre, Olympe du demi-monde, l’héroïne des lionnes pauvres et même la cousine Bette. Voici d’abord la coquette, Madame d’Orvigny, type de la femme dépensière, infidèle, soustrayant, pour faire face au coût de ses toilettes, un dépôt d’argent confié à la probité de son colonel d’époux. A ses côtés, Stella, la fille du colonel, le bon ange de la maison, qui aide sa belle-mère à réparer ses fautes et Yolande, femme dévouée. Puis, dans un autre genre, la grande Jeanne qui, pour faire vivre sa vieille mère, met son bras dans la gueule des tigres et des lions de la Porte Saint-Martin, ébahissant les habitudes du lieu. On rencontre aussi des vampires dans la vie privée : Mademoiselle Bohéma, la fille de marbre, la mère sans entrailles, qui n’aime que l’argent et, après toute une vie galante, finit par devenir tireuse de cartes. Autre type curieux, Mademoiselle Mélusine, parente pauvre qui s’ingénie à diminuer le nombre de ses co-héritiers. Bien sur, tous ces types ne sont pas originaux et ont été empruntés aux maîtres du genre, en adoucissant les reliefs des œuvres originales avec une touche féminine et discrète et un style excellent.

En 1866, la librairie classique Paul Dupont à Paris édite Les Poésies de la jeunesse de Charles Naudet, comprenant une poésie d’Anaïs : A l’Enfance, parmi les morceaux choisis des meilleurs écrivains, destinés à servir aux exercices de lecture et de récitation et Le Musée des familles publie une autre poésie : Le Facteur de Paris. La même revue reproduit le 8 février 1867 une deuxième édition des commentaires d’Anaïs Ségalas sur L’Histoire de Jules César de Napoléon III. Le 16 mai, on retrouve Les Algériennes dans le feuilleton de l’Echo d’Oran et le 20 septembre dans La Revue de Paris Les Moutons de salons. Plus classique, en 1868, Les Morts, tiré des Oiseaux de passage sont repris dans Poésies religieuses et morales par René Müller (Éditions Migard, Rouen) et La Revue de Paris donne le 15 septembre une nouvelle Monsieur Blanchard Fils.

Le 20 janvier 1869, Eloi Subou écrit un sonnet à Madame Anaïs Ségalas au sujet d’un poème des Enfantines, Bertile. Il paraîtra dans Le Concours des muses n°33 du 27 mars 1869 :

« On devient meilleur fils quand on lit ce poème,

On apprend l’art d’aimer, on comprend beaucoup mieux

Ce que vaut une mère en voyant comme elle aime.

Oui, moi je l’ai compris et je me sens heureux.

Tes accents sont divins quand tu chantes ta fille

Et l’on sait, ô poète aimé de la famille

Qu’en lisant dans ton livre, on a lu dans ton cœur ». 

Quelques années plus tard, en 1875, la guerre passée, l’Obole au profit des alsaciens et lorrains de Louis Boué, Éditions Alphonse Lemerre, publie un sonnet de 1874 dédié à Madame Anaïs Ségalas à cause de ses magnifiques vers sur Bertile dans les Enfantines où l’on sent comme une similitude d’inspiration :

« Ton génie, ô poète, et ton amour, ô femme

Ont fait jaillir ces chants suaves de ton âme

Comme d’un riche vase une exquise liqueur

Et l’on sent en lisant dans ton livre

Qu’on a lu dans ton cœur ». 

 

 

  

 

 RECITS DES ANTILLES

 

 

 

L’époux d’Anaïs, Jean Ségalas était certes avocat, mais devait avoir un intérêt pour la colombophilie. Il est, en effet, resté dans l’Histoire comme l’initiateur de la poste par pigeons voyageurs pendant le siège de Paris en 1870. Il avait pensé à ce moyen de communication trois semaines avant le siège et installé une soixantaine de volatiles dans la tour de l’Administration des Télégraphes. Quelques faibles que furent les résultats, puisque seuls 72 retours de pigeon eurent lieu sur 365 emportés à Tours, la vérité historique oblige à préciser que le rôle le plus important revient à Monsieur Rampon, directeur général des Postes et à la Société colombophile L’Espérance. 

Anaïs resta plusieurs années sans produire d’œuvres comme avant la guerre de 70. Le journal tenu par Bertile rapporte l’extrême pénibilité de la période juillet 1870 à juin 1871, vécue à Paris. On ne trouve qu’un poème Les Cousins, publié en 1871 par Le Musée des familles.

En fait, Anaïs avait décidé de se dévouer à la mission chrétienne et humanitaire de soigner maux et misères des blessés de guerre, puis des nécessiteux. En 1873 la Société des gens de lettre vend un volume au profit de l’Alsace-Lorraine. Anaïs y donne Une famille lorraine où elle demande aux français de ne pas oublier : «On vient de t’enlever deux filles ô patrie … tendre la main, le sourire, le regard vers ces frères et ces sœurs…On rétrécit la France, agrandissez vos cœurs ». C’est à cette occasion que La Fantaisie parisienne du15 octobre 1874, sous la plume d’A. Fleury-Chambellant, publie un éloge de la personnalité et de l’œuvre d’Anaïs Ségalas : « Ses livres ont un vrai mérite, celui d’amuser, d’intéresser et de faire penser au bien ». 

En mai 1875 Anaïs Ségalas réveille la critique avec La Vie de feu, livre de 336 pages édité par Dentu. Le Polybion résume la critique sévère de ce Roman écrit par une poète de 64 ans aux sensibilités religieuses connues. La Fille de marbre, héroïne de La Vie de feu et son compagnon de débauche aux principes de morale indépendante vont se trouver ruinés. Les misérables se brûlent la cervelle au milieu d’une orgie. Feu d’artifice final. Sous la plume d’une femme auteur des Oiseaux de passage et des Enfantines, de pareils tableaux, quelle que soit l’excellence de ses intentions, paraîtront toujours inconvenants. Inutile de s’arrêter dans des marécages semblables. 

 

Trois années passent sans publication, mais Anaïs continue à écrire. En mai 1878, les Éditions Dentu publient Les Mariages dangereux, pavé de 350 pages au prix de 3,50 francs. Anaïs n’a pas écrit un vrai roman, mais réunit sous ce titre générique quatre nouvelles centrées sur la chasse à la fiancée et la vie conjugale. Deux attirent plus l’attention par leur aspect original et leurs traits fort justes : Les deux mariages du bon Gontran et Les Trois femmes d’Henri Smirt. Dans la première, Gontran d’Albin, âgé de trente ans, épouse une femme de cinquante deux ans uniquement pour sa richesse. Trente ans plus tard, devenu enfin veuf, il épouse une jeune fille de dix huit ans qui venge la première conjointe de toutes les souffrances que Gontran lui a fait endurer. Dans la seconde, Smirt est un affreux scélérat qui choisit pour épouses des jeunes filles poitrinaires et se fait léguer leur fortune par testament, spéculant sur leur longévité. Moralité ou poncif ? : il faut des époux assortis dans les liens du mariage.

Dans son numéro du 29 juillet 1878, Le Gaulois, en première page, annonce la publication du 31 juillet au 9 septembre des Rieurs de Paris, roman prenant la forme d’un feuilleton à épisodes spécialement écrit pour le journal par la célèbre Anaïs Ségalas dont les nouvelles ont tant été appréciées. Le feuilleton sera édité par Dentu eu 1880 dans sa collection à 1 franc où Anaïs Ségalas avait déjà publié Le compagnon invisible, Les deux fils et Les magiciennes d’aujourd’hui. 

En 1879, un manuel à l’usage des Maisons d’éducation des écoles primaires des deux sexes nommé Fleurs et Fruits reprend Le petit sou neuf paru dans Le Musée de la famille en 1853 : « Je suis le petit sou qu’on fit pour l’aumône, ami de l’ouvrière et du chanteur des rues, habitant des greniers et de l’humble tirelire...comme la chaumière tu t’endors en paix, sans souci des voleurs ». 

Le même Petit sou neuf et Anaïs durent avoir du succès dans les écoles puisqu’on retrouve Le petit sou neuf le 15 avril 1880 dans L’école et la famille qui publiera également L’Enfant et le vieillard le 1er juillet et Les Médisants le 1er août. De toute évidence, ce type de poèmes moralisateurs furent des supports de leçons de morale et de récitations pour les écoles primaires. En 1880, la République s’installait de façon quelque peu spastique ; Jules Ferry était ministre de l’Instruction publique depuis le 4 février 1879, fut reconduit dans le gouvernement Charles de Freycinet, faisant passer en février et mars 1880 des lois excluant les ecclésiastiques de Conseil supérieur de l’Instruction publique et des jurys universitaires.

Quoiqu’il en fut, Le Gaulois du 30 juillet 1880 rapporte que Madame Ségalas vient de recevoir les palmes d’officier de l’Instruction publique.

Il est question du Gaulois quelques jours plus tôt dans une lettre du 12 juin 1880 d’Anaïs à Madame Delloue (il doit s’agir de Madame Delloye, épouse du directeur du dépôt central de la librairie et de la musique installé place de la Bourse) qui l’avait prévenue d’une coquille d’un journaliste, pourtant de métier, Monsieur Janicot. Anaïs écrit : « Quoique je lise habituellement Le Gaulois, je n’aurais pas lu le numéro où Monsieur Janicot attribue mes vers à Victor Hugo. Par conséquent, sans vous, je n’en aurais rien su ». Il s’agit d’un nouvel épisode de La tête de mort.

 Dans Les Soirées littéraires, journal paraissant le dimanche, Anaïs, désormais septuagénaire, donne un feuilleton en deux épisodes les 1er et 8 avril 1883. Le Retour du soldat conte la tentative d’assassinat d’un brave paysan chalonnais et l’arrestation de son meurtrier grâce à Tom, un bon chien qui sauva la vie de son maître. En récompense, la Société Protectrice des Animaux accroche une médaille de sauveteur à son collier ; il fut affranchi de sa chaîne le reste de ses jours et traité en ami de la famille. Ou bien Anaïs n’avait pas oublié L’Ami des chiens, roman de son père décédé depuis soixante ans ou bien elle souhaitait remercier ainsi une récompense à elle offerte par la S.P.A. pour son ouvrage Les Deux fils le 15 mai 1883. Elle reçut également, le 27 mai 1883, la médaille d’or et le premier prix de poésie de la Société d’encouragement au bien. Des amis d’Anaïs, les Fleury-Chambellant, possédaient une poésie imprimée sur soie Faute de se comprendre où était reproduite cette récompense.

Le 4 mars 1884 vers 18 heures, Anaïs se trouvait place de la Bourse. En voulant s’approcher d’un Terre neuve dont Bertile voulait faire l’acquisition son talon de chaussure glissa et elle fut heurtée par une voiture. Quoique relevée toute ensanglantée, elle put être soignée dans une pharmacie et regagner son domicile. 

En mai 1884, les Éditions Dentu ajoutaient à leur catalogue Le Roman du wagon, toujours pour 1 franc. En 1885, ce sera Les Deux fils, puis Une Rencontre sur la neige et un livre pour enfant Le livre des vacances (65 centimes !). Le 15 avril 1884, L’École et la famille rééditera Le Petit mousse. Le 31 mai, Madame Ségalas recevra la médaille d’honneur de la prose pour son ouvrage Le Compagnon invisible et sera faite officier d’Académie. N’en déplaise à Paul Verlaine qui affirme la même année dans Les poètes maudits qu’Anaïs Ségalas, comme Louise Colet était un bas bleus sans importance. 

Mais 1885 restera dans l’histoire d’Anaïs Ségalas comme celle de la publication d’une de ses œuvres maîtresses Récits des Antilles, œuvre en prose comprenant un récit Le Bois de la Soufrière et un choix de poèmes. Cette publication, rééditée dès sa sortie, servira de témoignages aux enseignants souhaitant faire connaître des textes sur le colonialisme. La mère d’Anaïs lui avait transmis dès son plus jeune âge des récits de la souffrance et de la révolte des esclaves dont furent les parents de sa propre mère. Portée par la pensée dans ces pays tout au long de ce XIXème siècle, Anaïs montre, dans Le Bois de la Soufrière, une sensibilité romantique unique façonnée par les narrations de sa mère. Même si elle ne quitta jamais Paris pour ces îles lointaines elle se sent concernée par l’Histoire de Saint-Domingue et Haïti. Le récit du Bois de la Soufrière est scindé en deux parties distantes de dix ans, la première vers 1875, la seconde vers 1885, à l’époque où elle écrit ce roman. Elle fait vivre ses personnages dans un milieu tropical où les pluies engendrent des forêts gigantesques et denses qui sèment la terreur. Les gravures de l’édition Delagrave communiquent bien cette impression d’un bois que la lave du volcan de la Soufrière ne cesse de nourrir et l’effroi que cette sorte de végétation inspire. L’histoire se déroule à la Guadeloupe puis à Basse Terre, enfin à la Martinique et non à Saint Domingue. Dans un village appartenant tout entier à un seul propriétaire, Charly de Tercel, jeune père veuf d’une petite Roselys âgée de huit ans, les esclaves, devenus libres sont domestiques ou journaliers. Anaïs les décrit comme paresseux et ne faisant pas honneur à leur statut d’homme libre. Un de ces domestiques, Jupiter « laid comme un singe, noir comme un merle, voleur comme une pie » a un fils, Coco, portrait de son père en miniature, du même âge que Roselys avec laquelle il joue. Coco veut participer à une chasse de nuit dans les bois de la Soufrière en tant qu’homme libre bien que Tercel le lui interdise. Tercel tue Coco accidentellement. Jupiter, éploré, désespéré rage : On sentait gronder dans le cœur du nègre comme le feu central dans le volcan de la Soufrière et veut empoisonner Roselys. Finalement, il l’enlève et la perd en forêt avant de s’enfuir. On la recherche partout et on soupçonne Jupiter de l’avoir tuée par vengeance.

Dix ans ont passé. Tercel doit se rendre à la Martinique où il rencontre Roland, un ami parisien faisant une étude sociologique sur l’abolition de l’esclavage et l’égalité interraciale. Roland emmène Tercel chez une amie créole, Madame de Beaumanguier où il rencontre sa fille adoptive qu’elle a trouvée dix ans auparavant dans les bois des la Soufrière. Tout porte à croire qu’il s’agit de Roselys. Tercel veut la récupérer, mais la mère adoptive s’y oppose : Quand la loi m’y obligera ! Tout finira bien. Tercel épousera Madame de Beaumanguier, Jupiter retrouvé s’enfuira de nouveau dans les bois où il mourra piqué par un serpent.

Le choix de poèmes montre l’ambiguïté dans laquelle se trouve Anaïs, tout à la fois citoyenne française et enfant de créole sensibilisée au problème de l’esclavage. Certains poèmes sont tirés de L’Algérienne (l’Esclave, les Françaises à Alger), un autre des Oiseaux de passage (le voyageur). Pour les trois autres, La Créole est daté de 1847, et les deux autres (Le Sauvage et Un Nègre à une blanche) sont d’avant l’abolition en 1848. Le déchirement intérieur, la rage refoulée indélébile d’Anaïs apparaissent au jour en comparant L’esclave, diatribe contre l’esclavage où jaillit le profond ressentiment de l’Africain arraché à son continent, enchaîné et vendu et des poèmes comme Les Françaises à Alger, La créole qui se termine par des mots violents : « Le nègre, libre un jour…viendra servir les blancs », Le voyageur ou Le sauvage qui glorifient l’héroïsme des femmes françaises et l’œuvre civilisatrice de la France. Elle exprime toute la force de son cœur et sa foi chrétienne en l’homme avec le fond d’Un Nègre à une blanche qui aborde le thème de l’amour aveugle à la couleur de peau, peut-être une première à une époque où l’on discute et évalue l’être humain selon ce paramètre. Pour nuancer le fond de ce poème, Anaïs fait, par ailleurs, preuve de beaucoup de sévérité pour les noirs et de pessimisme pour leur devenir de l’égalité entre noirs et blancs de peau. En replaçant ses impressions dans leur temps de troisième quart du XIXème siècle, Anaïs a vécu depuis soixante ans tous les progrès du monde des hommes blancs par rapport à celui des ancêtres de sa mère. Son cœur devrait-il en saigner, force est de constater qu’elle développe sa vie au milieu de la société la plus en phase avec sa personnalité.

 

Le 6 janvier 1886, à quatre heures du matin, Jean Ségalas décède au domicile familial du 41 boulevard des Capucines, emporté par une affection que Le Gaulois qualifiera de presque foudroyante. Ce décès sera déclaré par Jules Fauvart Bastoul, général de division, fils de Anne Lucine Julie Ségalas, sœur du défunt. Cette dernière avait épousé le 15/12/1813 à Saint Palais François Joseph Fauvart Bastoul. A cette époque, Bertile approche de la cinquantaine et paraît ne pas avoir quitté le milieu familial. Cette proximité persistante se révélera dans les poèmes qu’elle fera éditer plus tard. Sa présence aux côtés de sa mère est rapportée par des personnes les ayant connues comme encore plus permanente après la mort de son père. 

 

En 1886, Anaïs Ségalas retourne à des productions plus classiques et donne Poésies pour tous édité à Paris chez Alphonse Lemerre. La critique faite dans Le Livre par Octave Uzanne, homme de lettre, bibliophile éditeur et journaliste n’est pas des plus tendres : « Les vers de Madame Ségalas ont pour charme suprême l’honnêteté. Je ne veux pas dire qu’il manque du charme que répand le talent ; la réputation de Madame Ségalas n’est plus à faire, c’est une de nos femmes poètes les moins contestées. Ce talent, tout exquis qu’il soit, reste en des régions moyennes et ne connaît guère les essors effrénés ni les affolements du génie. Dans ce nouveau volume, il semble que l’auteur ait voulu donner un résumé de sa carrière de poète – elle a 75 ans – et nous faire boire à toutes les sources de son inspiration. Elle chante tantôt pour les fantaisistes et les amateurs qui aiment à dire des vers devant les dames, tantôt pour les patriotes, tantôt pour ceux qui croient puis pour ceux qui ne sont plus et enfin pour les animaux sans compte quelques poésies diverses, notamment La Chanson des wagons ». Le 1er juillet de la même année, elle donne chez Auguste Clavel Les Jeunes gens à marier, volume des quatre récits en prose dont trois ne manquent pas de bonne humeur. L’auteur semble conseiller aux jeunes hommes qui se laissent prendre à la grâce de la jolie promeneuse que ce n’est pas la fille mais la mère qu’ils devraient dévisager. Ils pourraient ainsi projeter plus aisément la dame aux formes rebondies, au teint couperosé et au duvet épais sur la lèvre qu’ils auront à leur côté dans un nombre d’années facile à déterminer. Il y a beaucoup de talent dans Cherchez la Mère autant que dans Les Moutons de salon où Anaïs Ségalas appelle l’attention des jeunes hommes sur leur tendance à s’éprendre de celles dont tout le monde raffole et de former un troupeau d’amoureux qui sera éconduit et malheureux. 

L’année 1888 débute par la publication dans la Collection à 1 franc de La Vie de feu et des Mariages dangereux. Auguste Desplages rapporte, dans La Galerie des poètes vivants, que Catulle Mendès, gendre de Théophile Gautier, avait fait au ministre de l’instruction publique un rapport sur le mouvement poétique français où est consigné : « Le vers de Madame Ségalas a pour qualité distinctive qu’il ne respire pas du tout le métier. C’est un vers chanté bien plus qu’un vers écrit. Quoiqu’elle ait dans sa manière du précieux, du brillant et peut-être aussi du clinquant, ses strophes se déroulent avec une facilité d’allure qui donne souvent le change à l’esprit et fait croire au naturel ». Le 27 mai 1888, Armand Fallières, ministre de l’Instruction publique, remet à Madame Ségalas, au cours d’une distribution solennelle, le premier Prix de poésie libre pour sa pièce Les Paresseux. Ce ne sera pas la seule récompense de l’année ; le 16 novembre, elle obtient le Prix Botta, consacré à des œuvres littéraires composées par des femmes, pour son recueil Poésies pour tous et reçoit 2500 francs.

 Le Musée des familles, fondé par Emile de Girardin, fait paraître deux poèmes d’Anaïs : Les Pompiers le 1er novembre 1888 et Les Vieux clichés le 15 septembre 1889. Dans Le Lundi des 21 de 1889, abordant le sujet des gens de lettres, Anaïs Ségalas définit ainsi leur travail : « Ce travail de rêveur, dévorant, incessant use le corps, la vie et l’on met de son sang dans son encre ». Ensuite, elle s’en prend aux naturalistes et libres penseurs, nommés des faiseurs à la mode qui renient dieu, la foi, la pudeur et veulent faire grand bruit pour que leur roman s’achète ; Mais s’ils n’aiment pas l’ange, ils aiment la trompette. Voulant rester classique et croyante, elle n’entraîne pas les âmes dans l’égout et refuse, quand elle écrit, à mettre la moindre tâche d’encre sur sa conscience. Elle poursuit son discours contre les littérateurs qui ont dans la tête l’hôtel de la monnaie, faisant un parallèle entre le poète et le paysan qui, l’un et l’autre ne s’enrichissent guère quand ils veulent cultiver les cerveaux ou la terre. Elle poursuit de façon optimiste en disant que l’on suit tous la même route, que l’on soit le poète qui fait la chasse à l’oiseau bleu, le romancier qui chausse ses lorgnettes pour voir les cœurs ou le journaliste qui monte sur sa colonne, en haut de sa gazette. Elle prêche en conclusion pour que tous se coudoient : « On est frères, cousins, on s’aime, on se ressemble et comme une famille autour de son foyer, au coin du feu sacré, nous nous chauffons ensemble ». 

Le 5 avril1890, L’École et la Famille reprend Le Petit sou neuf, Les Médisants pour celui du 1er juin90 et du 1er juillet 1898, L’Enfant et le vieillard le 15 octobre 1892. 

La nouvelle revue de mai 1892 rapporte un succès mondain chez Madame Ségalas, qui a maintenant 81 ans, pour la première audition d’une comédie inédite en un acte et en vers : Deux Passions, dans laquelle Bertile, 54 ans, jouait un rôle ; cette pièce fut donnée à la Galerie Vivienne le 26 avril 1692. 

Le 21 juillet 1892 Le Musée des familles publie Les Pompiers, le 29 juin 1793 Les Ouvriers du bon dieu et le 27 juillet 1893 Le Miroir du diable, comédie en un acte. 

 

Anne Caroline Ménard, veuve de Jean Victor Ségalas, quitte ce monde, assurée de revoir sa fille dans l’autre, le 31 août 1893 à trois heures du matin, au 41 boulevard des Capucines.

A son chevet prie l’abbé Legrand, son ami et confident, ancien curé de La Madeleine, sa paroisse, vicaire général et doyen des curés de Paris, qui possédait toujours un poème d’Anaïs dans son bréviaire. Il apparaît qu’Anaïs avait conservé des attaches avec sa famille maternelle. Le décès a été déclaré à la mairie par Georges Bonne-Portier, 32 ans, rentier, neveu d’Anaïs. Le deuil sera conduit par Léon Fauvart-Bastoul, autre neveu de la défunte, commandant et promoteur de l’espéranto. La cérémonie religieuse eut lieu le mardi 5 septembre 1893 à midi, en l’église de La Madeleine ; L’abbé Legrand donna l’absoute. Ernest Benjamin, écrivain, organisateur du dîner des Gens de lettres, eut la mission de lui adresser le suprême adieu de l’oraison funèbre : « Madame Ségalas, dont les strophes émues et touchantes ont bercé tant d’enfances a écrit que les morts de la terre sont les vivants du ciel. Elle ne redoutait pas ce passage de ce monde dans l’autre et vit s’approcher ses derniers moments avec une sérénité bienheureuse ». Des allocutions furent prononcées par la Société Protectrice des Animaux, la Société de l’Encouragement au Bien et Monsieur Eudes, autre neveu de la défunte, élève du conservatoire, qui a récité des vers de Bertile.

L’inhumation eut lieu au Père La Chaise, en première rangée de la 65ème division, le long de l’avenue circulaire. Sur la stèle surmontée d’une croix aujourd’hui brisée est fixé le médaillon de Pierre Jean David d’Angers, depuis longtemps descellé et dérobé. Sur cette stèle sont gravés le nom des œuvres d’Anaïs que le temps et le manque d’entretien effacent inéluctablement. Dans le même caveau se trouvent son époux et sa fille,ses parents, sa tante Claire Félicité Portier veuve Lemercier qui louait des meublés de l’Hôtel Bourbon, 26 rue de Lille et Elisabeth Henry de La Peronnière, parente du poète libertin de la fin du XVIIIème siècle qui avait dédié des stances à Pierre de Saint Cricq le 07/11/1815, jour de l'installation des chambres. 

Dans les mois et les années qui suivent sa disparition, des mémoires paraissent au sujet d’Anaïs Ségalas. Dans La Semaine des Familles du 11 novembre 1893, Hyacinthe Lefranc écrit : « Madame Ségalas est morte il y a quelques mois à un âge très avancé. Fort aimable, elle aimait le monde avec passion. Elle était de toutes les soirées, assistait à toutes les fêtes avec l’entrain et la joie d’une jeune fille. Quand l’heure s’avançait et qu’on lui parlait de retour eu égard à son grand âge, elle s’indignait et demeurait vaillamment jusqu’au dernier chant, émoustillant les danseurs, applaudissant les artistes. Ce n’était pas une mondaine ; elle aimait la bonne société où l’on trouve réunis la courtoisie, le respect et la simplicité. Là, on pratique à cœur joie un art de plus en plus rare : la causerie. Anaïs Ségalas avait l’amour de l’enfance, du vieillard, des pauvres ; elle les a chantés dans un langage harmonieux et saisissant ». 

En 1896, l’abbé Appert, de Chalons, fait un éloge funèbre en présence de Mademoiselle Bertile, 58ans : « Née parisienne, notre poète champenoise prit de Paris un esprit scintillant, bruissant au sommet des pensées idéalistes, faisant butin de toutes les images belles, gaies, réchauffantes. Modeste et simple. Une bonne vie sérieuse et vouée au bien. Aussi, quand la maladie porta ses coups sur cette frêle constitution, l’âme chrétienne s’éveilla, regarda cet au-delà qu’elle avait tant de fois interrogé et fut heureuse de répondre à l’appel de Dieu. Me voici. Et, dans un suprême embrasement, la mère attirant sa fille sur son cœur put lui dire : Pourquoi aurais-tu une douleur si profonde puisque nous nous reverrons ? Question qui rappelle l’un de ses vers : Et sous leur parapluie ils s’en vont souriants tandis qu’au-dessus le ciel pleure. Madame Ségalas, dont le cœur vibre sous toutes les souffrances, mérite d’être lue et relue ». 

Le Musée des familles publie le 28 décembre 1893 La Chambre d’hôtel, poème où feue Anaïs critiquait l’impersonnalité et la vulgarité habituelle de ces lieux, qu’elle n’aimait de toute évidence, fort peu et comparait amèrement au doux foyer de la famille. En décembre 1794, la même publication donnera Le Cocher de fiacre. Les travaux d’Anaïs Ségalas continueront à être publiés dans divers ouvrages destinés à la morale et à l’enfance partout en France, ce qui tend à prouver que les textes de Madame Ségalas avait diffusés dans tout le pays. Par exemple, les carnets de Monsieur Bancal, inspecteur primaire à Pau prend pour référence Les Aïeules qui développent le respect et les devoirs envers les grands-parents et plus généralement les vieillards à la longue expérience dont il faut essayer de rendre les derniers jours heureux. En 1900, L’éducation morale et civique de la librairie des écoles de Montluçon cite Les grands-mères, poème paru dans le premier numéro du Journal des demoiselles en 1844 ! En 1905, Charles Duplessis choisit de nouveau ce poème Les Grands-mères pour l’éducation morale à l’école et dans les familles :

« Vous tous, petits enfants, aimez bien vos grands-mères

Entourez les, leur âge a des douleurs amères…

Un seul baiser d’enfant fait oublier vingt rides

A son front rajeuni…

Son navire est au port et va plier ses voiles

Hâtez-vous de l’aimer,

L’ombre envahit ses jours couverts de sombres voiles

Nul soleil d’autrefois dans son cœur ne reluit

Venez y rayonner ; la vieillesse est la nuit

Enfants, soyez en les étoiles…

Quand vous serez plus grands

Quand vous saurez penser

Le soir en remuant le passé
De l’aïeule vous parlerez encore.

Nos souvenirs d’enfant

L’auront enchaînée à notre âme ».

 L’ensemble des écrits et correspondances d’Anaïs Ségalas concerne l’œuvre de la femme écrivain, poète, mais ne livre pas d’informations sur son mode de vie, sa personnalité, ses opinions et réactions sur l’environnement politique et social. Au vu de la teneur moralisante de ses textes, on pourrait, certes, en conclure qu’elle eut une vie essentiellement consacrée à sa famille, en particulier à sa fille, et à sa passion de l’écriture. Anaïs a également tenu salon. Les plans parcellaires de Paris à cette époque montrent que la surface au sol des 11 et 13 rue de Crussol où la famille Ménard louait historiquement des meublés (tout comme aux 4 et 18 rue de Picardie de l’autre côté de l’actuel boulevard du Temple) était suffisamment grande pour recevoir une installation permettant la tenue de pièces de théâtre, concerts, soirées littéraires. Après la chute du Second Empire, lorsque Anaïs, Jean et Bertile Ségalas déménagèrent au 41 boulevard des Capucines, elle continua son activité de salon en la limitant essentiellement au littéraire. 

Pour l’organisation de sa journée, on sait qu’Anaïs avait l’habitude de travailler tous les matins, imposant qu’on ne la dérange pas et qu’un silence absolu règne autour d’elle. Elle s’était vraisemblablement installée dans l’arrière cour de l’hôtel particulier qui était assez profondément éloigné de la rue, afin de n’entendre ni les bruits d’un quartier animé et construit, ni des gammes de piano ou répétitions-déclamations de rôles pour un théâtre du boulevard. L’après midi, elle prenait le chemin du Manège Pellier, du nom de son directeur Jules Pellier, pour s’adonner à l’équitation. Ce manège d’abord situé au 113 rue Montmartre fut en 1830 le siège de la Société des Amis du Peuple présidé par François Vincent Raspail. A partir de 1834, le Manège Pellier, dont l’écurie pouvait accueillir soixante chevaux, s’installa 11 rue du Faubourg Saint Martin. A cette époque les cours à l’année coûtaient 300 francs pour une leçon quotidienne, soit plus de huit mois du salaire journalier moyen d’un manœuvre à Paris ou d’un mineur du Nord. Quand elle ne montait pas ou après le manège, Anaïs faisait son footing sur les boulevards où elle était aisément reconnue à la rapidité de son pas : « Elle marchait comme un train à toute vitesse »…Ses rares portraits en buste montrent, en effet, une femme mince, svelte, plutôt de taille moyenne basse. Gustave Flaubert, à moins que ce ne fut son ami intime Maxime Du Camp, écrivain et photographe, donne cette description peu amène : « Chez toutes les femmes à moitié homme, la spiritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Le reste est demeuré dans les instincts du sexe. Presque toutes, aussi, sont grasses et ont des tailles viriles : Mesdames de Sévigné, de Staël, George Sand, Madame Colet. Je ne connais que Madame Ségalas qui soit maigre…Louise Colet, poète et amie d’Anaïs, fut l’amante orageuse de Flaubert de 1846 à 1855, (après Victor Cousin et en même temps que Musset et Vigny) d’où l’hypothèse Maxime Du Camp comme auteur de cette description, même s’il eut aussi un faible pour elle. 

Comme la plupart des parisiens de leur classe, les Ségalas dînaient tôt puis recevaient, en particulier le lundi, ou bien ils sortaient. Pierre Salomon Ségalas, le frère aîné de Jean, était un chirurgien urologue de renom, professeur de médecine, fondateur de l’enseignement de l’urologie, inventeur du cystoscope et du lithotriteur, premier médecin à attirer l’attention sur la nocivité du tabac responsable des tumeurs de la vessie, par ailleurs conseiller général de la Seine. Son épouse Palmyre était douée pour le dessin  ; elle fit un portrait, non retrouvé, d’Anaïs qui en fut surprise et lui inspira ce compliment : «Ton portrait fait voir mes rêves, peint mon âme avec mes yeux ». Palmyre, peintre de la pensée, sais-tu que c’est beau de tenir ainsi l’âme au bout de ton pinceau ! Les Pierre Ségalas habitaient à deux pas de la rue Crussol, au 5 rue de Vendôme où il tenait un salon réputé, recevant tout à la fois des littéraires, des artistes, des scientifiques et des politiciens de tous bords. Le plus grand chansonnier du temps, Pierre Jean de Béranger était venu loger dans cet hôtel particulier dit De La Haye. Il y est d’ailleurs décédé le 16 juillet 1857 ; cette rue fut rebaptisée du nom de Béranger en 1864. 

Les Ségalas avaient acheté un terrain à Bougival, le Domaine des Frères, possiblement à la fin des années 40 ou au début du Second Empire. Les bords de Seine étaient alors peu fréquentés, mais les peintres, les canotiers puis le chemin de fer amena des promeneurs du dimanche. L’une des plus jolies maisons de campagne de Bougival appartenait à Odilon Barrot, avocat et politicien républicain. A peu de distance, sur la terre de La Chaussée s’étendait un domaine de huit hectares longeant la Seine. Derrière la grille d’entrée, côté Seine, un jardin anglais et, dans la partie supérieure, un parc planté de taillis (actuel parc de la Jonchère). Entre les deux s’élevait une maison de style italien, la Villa Palladienne, construite en 1830 pour le parfumeur Bourbonné. A quelques centaines de mètres de la résidence de Pierre Ségalas se trouvait celle de Maître Parquin qui inspira la fameuse Tête de mort d’Anaïs attribuée à Victor Hugo. Les frères Ségalas allaient se reposer régulièrement dans ce havre de calme en famille avec leurs enfants. Pierre et Palmyre avaient un garçon, Victor Adolphe Emile né le 06/07/1832 et une fille Claire Augustine Epoline Maïtéa, née le 30/09/1739, de l’âge de Bertile. Le 5 novembre 1874, Pierre Ségalas vend une partie du Domaine à Louis Viardot, ancien directeur du Théâtre des Italiens et impresario, qui occupera la Villa avec son épouse Pauline née Garcia, cantatrice, sœur de la Malibran, née Garcia Maria et amie de cœur d’Ivan Tourgueniev depuis 1843. L’autre partie de la propriété sera acquise par Ivan Tourgueniev qui y fera construire en 1875 la fameuse datcha où il vécut jusqu’à sa mort le 03/09/1883.

Pierre Salomon Ségalas décédera le 19 octobre 1875 à onze heures du matin en son Château De La Tour du premier quart du XVIIème siècle, au milieu des vignobles de Bourgogne sur la commune de Saint Vallerin en Saône et Loire. C’est par erreur ou manque d’informations que son décès est situé le 15 novembre à Paris. Cette date correspond non au décès mais à la transcription à la mairie du IIIème. Il sera inhumé au Père La Chaise, dans la 70ème division.

Outre les villégiatures dans la famille de son époux, Anaïs se rendait fréquemment, à la belle saison, sur les terres de sa famille paternelle, à Notre Dame de Chéniers, sis à une lieue de Chalons sur Marne. Elle y possédait une ferme où elle avait fait construire une sorte de kiosque recouvert de chaumes, revêtu de mousses, entouré et abrité par des sapins verts, où elle écrivait. Les gazettes régionales rapportent qu’elle ne vivait pas en ermite mais aimait à se mêler à la vie locale, assistait aux séances des comices, était membre de la Société d’agriculture de la Marne et de l’Académie champenoise d’Épernay. Elle écrira quelques vers sur le Champagne et, en 1890, une prose pour Le Chansonnier du vin de Champagne à la demande d’Armand Bourgeois, amateur éclairé d’Histoire et principal des impôts de Chalons : « Chaque province vante sa boisson : la Normandie le cidre, qui vient de la pomme, cause du premier procès que le Créateur fit à la Terre et fut le motif de la condamnation d’Adam et Eve…En Hollande, Angleterre, Allemagne, la bière qui semble filtrer dans l’esprit des buveurs pour le rendre épais et lourd ! Mais la Champagne tend sa coupe à un vin vif, alerte, qui part de la bouteille comme un feu d’artifice. On dirait que chaque grain est un petit grain de folie. Sa mousse s’éparpille en parcelles d’argent, monnaie d’esprit qui remplit le cerveau. Le vin de Champagne est un artiste, brillant, poétique. Ses lauriers sont ses grains de raisin ». 

Si l’on se réfère à sa correspondance, Anaïs Ségalas appréciait également des séjours d’été à Dieppe, première station balnéaire, qui ont débuté après la guerre de 1870, quand la ligne Paris Dieppe fut en état vers 1873 pour s’étendre jusque vers 1883.

 Au cours de sa longue carrière de femme de lettres, Anaïs Ségalas ne fut l’objet de portraits qu’au cours des années 1840. En 1840, un portrait en buste par le peintre et lithographe Emile Lassalle paru dans la galerie de La Presse de la littérature et des Beaux-Arts en 1841. En 1843, un médaillon en relief de David d’Angers, conservé au musée de cette ville, signé en bas, au milieu, portant l’inscription cursive à droite Anaïs Ségalas. Ce bronze est tel que celui dérobé sur son monument funéraire. Après le salon de 1844, Le Journal des Demoiselles évoque un tableau d’Anaïs par mademoiselle Guillaume qu’aucune autre source ne mentionne. Dans le recueil La Femme de 1847 figure un portrait de trois-quarts gauche. De la même période, un buste était conservé au musée Schiller et Goethe de Chalons en Champagne, d’accès difficile, ce musée étant désormais fermé. On connaît également une photographie probablement réalisée vers 1848 où Anaïs Ségalas est située comme membre de la Société de la Voix des femmes. Une gravure sur bois anonyme aurait été faite et imprimée sur papier la représentant sur son lit de mort.

 

 

Après le décès de sa mère, Bertile continue à habiter l’appartement du boulevard des Capucines, tout au moins jusqu’en 1899. Ensuite, on ignore si elle le loue ou l’occupe moins régulièrement, mais elle s’installe à Saint Germain en Laye dont la terrasse et la forêt sont de très anciens lieux de promenade auxquels conduit le chemin de fer. 

En ce début de XX ème siècle, Bertile a dépassé les soixante ans et n’est connue que comme la fille de Madame Ségalas. Sa production littéraire d’avant le décès de sa mère se résume à la publication à la librairie catholique Périsse, dans la collection Bibliothèque des jeunes filles, de son Journal du 13 juillet 1870 au 15 juin 1871 retraçant l’année noire de la guerre.

 Mais, le 10 mai 1898, les tenants de la IIIème République plutôt attachés aux valeurs laïques, en pleines élections et affaire Dreyfus, peuvent lire dans les colonnes de La Jeune fille et le conseiller des familles, un poème Le Jubilé national qui donne le ton des bons sentiments religieux et patriotiques de Bertile Ségalas : « Debout Français ! Notre main ne doit pas tomber en défaillance. La croix du chrétien, c’est le drapeau de la France. Contre les incroyants, formons une croisade ». Dix jours plus tard, la même parution catholique donne les mises en garde que Bertile exprime dans Les deux salons : « Mères, n’abandonnez jamais vos filles ! Au bal, tout finit et c’est bien l’abandon, vous n’avez plus de fille, voyez-vous la séparation. La danse désunit la plus tendre des familles, le siècle va briser ce doux et tendre lien ». Cinquante et un ans après « A une jeune fille » d’Anaïs, Bertile, qui dut être élevée selon les préceptes égoïstes de ce poème castrateur, ne quittant jamais le nid de la fauvette, transmet aux générations futures le message appris d’une mère possessive. Mêmes références au bal, à la perte de l’enfant, à la mère abandonnée, au déchirement de la famille. Si l’on ajoute que ce même support, La Jeune fille et le conseiller des familles, donne le 10 juillet 1900 Un Vrai baiser où Bertile exprime sa joie d’avoir reçu le vrai baiser, celui de Dieu : « Viens mon enfant, reçois le baiser de ton père » et un an plus tard Le Verbe aimer : « Le mot aimer vit surtout dans le cœur de la mère », on comprend que Bertile, ne s’est pas éloignée d’une éducation sectaire. Parallèlement, elle publie de janvier à mars 1900 à Nantes, à la librairie La Folye, « Mes huit jours à Lourdes », thème repris dans « Mes voyages à Lourdes » édité par la librairie Périsse le 15 mars 1902 pour 1franc et 60 centimes, ce qui met le miracle à un peu plus de 50 centimes. Car Bertile, lors de sa semaine à Lourdes a vécu trois miracles, le premier est la guérison d’un cancer de l’estomac chez une femme de 29ans : « Ce miracle, je l’ai bien vu », on porterait presque la miraculée en triomphe ; le deuxième : La fille de la receveuse des postes de Cabourg, institutrice, « elle remarche…procession à la grotte » ; apothéose, le dernier avant le retour : « un monsieur dont le bras était inerte remue les doigts…on prie en latin » ! Dans le poème du 15 avril 1902 intitulé « Mon Église », Bertile livre une clé de compréhension de son œuvre : « Dans ce coin là, moi seule assise, je suis du ciel, je vous le dis ». Cette production de la fille de Madame Ségalas ne pouvait pas passer inaperçue. 

En 1902, dans Féminités, Charles Cornet dit Tenroc tire la sonnette d’alarme, étendant sa critique à la responsabilité d’Anaïs : « Mais, le succès des hardiesses s’avance, l’instruction plus poussée jette ses rejetons. Leurs cervelles éclatent et leur besoin est impérieux de donner au monde et à l’imprimeur le labeur de leurs pensées ; fécondes, elles accouchent, inondant la terre de leurs vocations, de leurs impressions sur n’importe quoi ; leurs jets n’intéressent qu’elles, mais quelle joie de voir le fruit naître sous la couverture flambante qui chante le nom de la mère radieuse. C’est encore du bonheur de le voir moisir, flasque, sous les intempéries du quai Voltaire, au cercueil du bouquiniste. Saphos modernes, elles donnent à la France reconnaissante les sauces fades d’Anaïs Ségalas, des mirlitonnades sur les muselières, des romans en jujube, du théâtre pour sourds-muets, toute une lyre en pâte molle. Ségalas fait des élèves qui cultivent la cotonnade ou laisse à la postérité une silhouette versifiée de leur belle-mère ». 

Le 15 septembre 1902, Bertile donne « Les plaintes du cheval », un poème sur le cheval qui a peur du devenir de sa famille avec le développement du vélocipède et de la machine et trouve l’homme bien étrange et méchant de manger le plus dévoué de ses amis, clin d’œil à son grand-père végétarien décédé 15 ans avant sa naissance. 

En 1904, elle relate son sixième voyage à Lourdes et le 2 novembre 1906 à la librairie Fischbacher le triste poème Souvenir qui sera publié dans L’année poétique :

« Moi qui suis seule sur la terre

En contemplant le firmament

Je me dis C’est là qu’est ma mère 

Et je regarde fixement ».

 

Bertile avait eu connaissance que, dans la forêt de Saint Germain en Laye, au point de rencontre des Six chemins, Anne d’Autriche avait fait placer une statue pour honorer sa sainte patronne. Mais l’oratoire Sainte Anne disparut avec la Révolution. Selon Le Monde artistique du 5 août 1906, Bertile voulut, à son tour, rendre hommage à la sainte patronne de sa mère et fit apposer, sur un arbre, une niche qui reçut une Sainte Anne. La cérémonie se termina sur une envolée de pigeons en souvenir de son père. 

En 1913, Mademoiselle Ségalas, dont la résidence principale est toujours le 41 boulevard des Capucines, demande un permis de construire pour surélever d’un étage le 4 rue de Picardie dont elle est propriétaire.

 Le 9 décembre 1916, Bertile Ségalas décède à Saint Germain en Laye où a lieu la cérémonie religieuse. Elle fut inhumée au Père La Chaise dans le caveau familial de la 65ème division. Son nom n’apparaît pas (ou plus?) sur les montants latéraux en pierre. 

Le Figaro du 2 février 1917 rapporte qu’elle a légué à l’Académie française une somme destinée à fonder un Prix Anaïs Ségalas de 500 francs, récompensant annuellement l’ouvrage méritant d’une femme de lettres. Ce prix est maintenant regroupé dans le Prix Anna de Noailles avec d’autres fondations partageant le même objectif. 

 

Anaïs Ségalas fut une femme de lettres croyante et engagée, présente aux moments les plus bouleversés de l’Histoire, en 1848, en 1870. Hors de ces circonstances majeures, elle fut aussi absente de la vie politique et sociale que muette sur sa vie personnelle et ses éventuels troubles existentiels. Sa personnalité toute empreinte de valeurs religieuses et axiomes bien dans l’époque, un peu teintée du christianisme social des Hugues Félicité Robert de La Mennais, Charles de Montalembert, Louis Veuillot l’a conduit à la production de textes moralisateurs, sans guère d’ouvertures sur le réalisme, ou les confidences romantiques de son âme. Anaïs détestait les libertins, les impudiques les affairistes…la création de personnages ou le développement de sentiments ou actes que l’Évangile condamne même s’ils n’engagent pas nécessairement la personnalité propre le l’auteur. Certains écrits révélant une personnalité plus que possessive ou une incompréhension du monde ouvrier de la rue voisine sont responsables de bien plus de questionnements quant à l’équilibre psychologique ou la responsabilité sociale d’un écrivain. 

Certes, quelques-unes unes de ses poésies ou proses ont été maintes fois rééditées, ce qui montre qu’Anaïs était lue, en très grande majorité par des femmes. Certes, de nombreuses écoles et institutions donnaient aux enfants ses textes en lecture ou exemple de morale. Mais Anaïs ne pouvait ignorer que certains de ses textes, hors sujets moralisateurs et élégiaques, sont brillamment écrits et fortement émouvants. La critique l’avait bien mis en lumière.

Comme Constance de Salm, Anaïs Ségalas possédait une vraie puissance émotionnelle éclatant à toutes les pages de quelques-unes unes de ses œuvres de jeunesse et de maturité, des Algériennes au Récit des Antilles pour Anaïs, de Sapho à Vingt quatre heures de la vie d’une femme pour Constance. Toutes deux l’ont refoulée sciemment au nom de la foi, de la morale, de la raison. Sujet et objet de ces valeurs et dogmes, Anaïs déréprima, en des occasions historiques, ces lourds fardeaux, baissa le voile, hissa la voile et se retrouva engagée dans l’action, défendant alors les droits fondamentaux de la citoyenne, lors des mêmes réunions, dans les mêmes publications, avec la même virulence que les féministes plébéiens qui se trouvaient à ses côtés. Avec l’arrivée du prince-président, elle a adouci son verbe, adoptant une attitude réductrice, rapportant son concours à une volonté de fraternité et égalité entre humains, tous frères et sœurs devant dieu.

 L’œuvre d’Anaïs Ségalas, dont ne restèrent éveillées qu’un temps les poésies chrétienno-moralisantes lues lors des leçons matinales de morale de la troisième République, est profondément endormie dans la 65ème division du Père-Lachaise. De surcroît, la production de Bertile n’a pas pu favoriser la promotion du nom Ségalas et rien ne montre que la fille a cherché à maintenir vivantes tout ou partie des œuvres de sa mère tirées par exemple des Algériennes, des Oiseaux de passage (retiré au moins cinq fois), des Enfantines (qui aura eu huit retirages connus avant 1893) ou des Magiciennes.

Anaïs, parisienne existant loin des coteries littéraires, des fastes de la fête impériale, femme de lettres dont on parle peu ou pas dans les journaux du Second Empire, a fortiori de la IIIème République qu’elle n’apprécie pas spécialement, aura exprimé ses pensées et ses souffrances avec trop de parcimonie pour que son œuvre prenne une dimension littéraire qui l’aurait située en harmonie avec les mouvements romantiques, voire réalistes, qui scintillaient autour d’elle. 

La comparaison avec Constance de Salm s’étend à leur condition de femme vis à vis de leur époux. L’une et l’autre possédaient une liberté d’agir et de penser que leur conjoint n’a pas remis en question. Ni le féminisme de salon de Constance ou Anaïs, ni les initiatives revendicatrices isolées aussi peu structurées que soutenues de femmes du peuple de Paris ont trouvé un écho dans les sociétés rurales, l’artisanat, le commerce, la petite bourgeoisie, la presse, un parti, voire auprès d’un politicien. Le microcosme féministe grand bourgeois ne pouvait créer l’élan et le tissu nécessaires à l’éveil d’un mouvement de libération des femmes.

 

Posté par perelachaise à 14:54 - Permalien [#]
Tags : , ,


18 mai 2013

CONSTANCE DE SALM

 

 

 

  

   

 

FEMINISTES DE SALON

 

 

ET ACTRICES DU BOULEVARD

 

 

AU PERE-LACHAISE

 

 

 

 

CONSIDERATIONS LIMINAIRES  

 

Le cimetière de l’Est dit du Père-Lachaise offre encore aujourd’hui la mémoire visible de personnages illustres qui firent leur grandeur, celle de leur temps et parfois de la France..

Pour ces mâles célébrités éprouvant la nécessité d’être personnellement connues ou, mieux, reconnues au-delà du jour de leur décès, le charnier anonyme des fosses communes, à gauche de l’entrée principale, où quelques centaines de milliers de leurs contemporains donnaient suite à leur décomposition, n’était ni bienséant ni propice à leur pierre éternelle.

 Pour attirer l’attention de ces locataires de gloires éphémères, il fallut, d’une part, la volonté du pouvoir politique de promouvoir ce cimetière hors les murs en y menant des gloires de jadis et, d’autre part, offrir des innovations allant dans le sens des besoins d’individuation, de reconnaissance et de représentation pérennisée. Monuments, chapelles individuelles et familiales, sculptures, obélisques, concessions à perpétuité, coût élevé de la sépulture, choix de la place, proximité d’autres personnes de qualité, toutes dispositions témoignant de la grandeur ploutocratique, formaient un ensemble garantissant une image valorisante par delà le temps. Tout ceci dans un immense parc arboré à la française, en pleine période romantique !

A partir des années 1820, le Père-Lachaise et sa colline boisée accueillent ministres, politiciens de tous bords, hauts fonctionnaires, banquiers, gens des lettres et des arts, hommes de sciences et de techniques, généraux, grognards et débris (sic) d’Empire. Paris en province et la province à Paris de Georgette Du Crest, mémorialiste, nièce de Stéphanie du Crest de Saint Aubin, comtesse de Genlis, que l’on venait justement d’y mettre en terre en 1830 apporte un témoignage oublié mais fort intéressant : « En entrant dans la vaste enceinte du Père-Lachaise, nous fumes étourdis par un bruit assourdissant causé par les coups de marteaux de nombreux ouvriers travaillant en chantant à une foule de tombes plus magnifiques les unes que les autres, par les juremens fréquens des charretiers fouettant inhumainement de pauvres chevaux traînant avec peine d’énormes blocs de marbres précieux et par les rires indécens de plusieurs compagnies de jeunes gens se moquant tout haut de quelques inscriptions de mauvais goût peut-être, mais dont le ridicule devait disparaître devant la sincérité des sentimens qui les avaient dictés. Nous vîmes des femmes élégantes passer gaîment devant un convoi suivi d’amis éplorés et fouler ensuite, sans paraître y songer, d’humbles gazons sur lesquels avaient été répandues les larmes d’une mère ou d’une fille. Enfin, en considérant la population animée de ce lieu de douleur, il m’était impossible de croire qu’il était autre chose qu’un immense jardin plein de fabriques. Ce n’est qu’avec une froide admiration que je contemplais ces beaux mausolées que l’on devrait croire vides en observant l’abandon dans lequel on les laisse. Il en est peu dont l’herbe ne recouvre les inscriptions. L’amour propre les fit élever, l’ingratitude les fait négliger. J’emportai de ce cimetière la tristesse profonde que doit laisser le spectacle de la profanation de ce qu’il y a de plus sacré ».

 Dernier salon des illustrations modernes d’alors, le Père-Lachaise se constituait jour après jour ; chaque nouvelle sépulture d’un notable du XIXème offrait au regard essentiellement le nom d’un homme, comme si la moitié masculine de la population était seule à mériter une éternité minérale, comme si leur mère, leur épouse, leur fille, n’étaient pas dignes du burin du sculpteur ou devaient se satisfaire pour toujours d’une mention polie. 

 

Le statut de la femme, toujours exclue de l’espace politique voire militant, n’avait guère profité de la Révolution de 1789, hors l’institution du divorce en septembre 1792. L’Empire machiste confectionna son Code Napoléon sexiste et régressif pour les femmes, puis la Restauration restaura. De fait, elle restaura les anciennes traditions et valeurs, qui assignaient à la femme un rôle subalterne constitué de tâches ménagères, d’aides substantielles à l’époux en zone rurale et dans l’artisanat et surtout de sujétions financière, sentimentale et sexuelle, légales dans un environnement de présence croissante de la religion catholique. La Chambre introuvable se pressa d’abolir le divorce dès le 8 mai 1816 de façon ultraroyalistement magistrale par 225 voix contre 11. De citoyenneté : point. D’instruction pour toutes : point. D’égalité de droits et de traitements : point. Les mouvements révolutionnaires de 1830 et 1848 les oublièrent également. Pour témoin ce décret de 1848 pris sous l’impulsion d’Alexandre Auguste Ledru-Rollin instituant le suffrage universel, dont la femme était exclue au même titre que les déments, les faillis et les condamnés. Pour les républicains de 1848, elles sont faites pour s’occuper de leur famille en raison de leur infériorité physique et intellectuelle, de leur manque d’instruction et parce qu’elles sont sous l’influence de l’Église– concept repris par Jules Michelet -, et sous la dépendance économique et juridique de leur mari. En 1849, Pierre Joseph Proudhon, pourtant fervent partisan de l’égalité sociale apportera une noble contribution au mépris de la femme : « L’humanité ne doit aux femmes aucune idée morale, politique, philosophique. L’homme invente, perfectionne, travaille, produit et nourrit la femme. Celle-ci n’a même pas inventé son fuseau et sa quenouille ». Le Second Empire passa, accompagnant une industrialisation croissante qui tira profits d’une main-d’œuvre féminine aux salaires nettement inférieurs à ceux des hommes. La propension concomitante de nombre de petits et moyens bourgeois à mener une double vie favorisa l’émergence d’un ensemble croissant d’ouvrières entretenues et de femmes entretenues. Tandis que la vie familiale tendait à valoriser les intérêts du mariage et maintenait une représentation sociale toute d’austérité et de travail, l’absence d’érotisme conjugal - par manque d’affection réciproque ou crainte de grossesses répétées minorant le patrimoine à transmettre - entraînait l’époux vers l’assouvissement de ses besoins physiologiques ou de ses fantasmes hors du couple légal. Le grand bourgeois, plus aisé, exhibait dans les lieux à la mode sa galante compagnie comme preuve de son opulence ou de sa réussite sociale. La Fête impériale et La Vie parisienne furent le terreau du développement d’un demi-monde de courtisanes plus ou moins artistes. La Commune tenta de s’opposer à l’exploitation de la femme comme objet sexuel. Adolphe Thiers, à qui la France construisit l’un des plus grands monuments du Père-Lachaise, y écrasa la Commune, faisant massacrer puis jeter dans des charniers indifféremment hommes, femmes et enfants par milliers. Ce souci d’égalité devant la répression et la mort ne fut pas retenu pour la Constitution de la IIIème République qui persista à priver la femme de droits politiques et ne proposa rien pour permettre l’acquisition de son égalité sociale.

  

Et pourtant, le badaud peut trouver au Père-Lachaise des résidentes dont la vie fut un modèle de tel ou tel aspect sociologique du XIXème siècle. Certaines ont déjà fait l’objet de biographies et figurent dans des guides : Sarah Bernhardt, Rachel, Colette, Gertrude Stein, Rosa Bonheur, Marie Laurencin, Jane Avril…D’autres sont oubliées alors qu’elles ont été des femmes symboliques ou caractéristiques d’une époque. En leur redonnant vie le temps d’une lecture et de quelques pensées, à elles-mêmes et à leurs contemporains qui y ont parfois leur sépulture, le curieux pourra se faire de nouvelles connaissances, construire de nouvelles promenades entre résidents qui se sont connus jadis, et, ainsi, mieux établir des relations entre les pensionnaires et apprécier ce grand roman à ciel ouvert qu’est le Père-Lachaise. 

 

 

     

 

CONSTANCE DE SALM 

 

 

Absentes des domaines politiques et sociaux, les femmes, considérées comme des mineures sous l’autorité réglementée de leur père puis de leur époux, sont également absentes de l’instruction publique ainsi que des Arts et en particulier des Lettres. Il suffit de reprendre l’édition de 1960 d’un Lagarde et Michard du XVIIIème siècle pour constater qu’aucune femme ne figure parmi la trentaine d’auteurs étudiés.

Dans celui du XIXème siècle, les œuvres de trois femmes Germaine de Staël, Marcelline Desbordes-Valmore et George Sand font l’objet de notes et résumés, parmi une quarantaine d’hommes de lettres.

Que s’est-il passé au tournant mouvementé des deux siècles pour que trois femmes soient prises en considération une centaine d’années plus tard ?

 Pour le moins déçues, certaines femmes avaient pris la plume pour lutter contre l’inadaptation de leur statut aux textes fondateurs de l’ordre nouveau sensés accompagner la chute de la monarchie et revendiquaient leurs droits fondamentaux de citoyennes. D’autres osèrent s’attaquer à l’écriture en vers ou en prose. Elles firent, en général, l’hilarité hautaine de ces messieurs qui les surnommèrent des Bas bleus. Flaubert définit ainsi ce surnom dans son dictionnaire des idées reçues: « terme de mépris pour désigner toute femme qui s’intéresse aux choses intellectuelles ». Bas bleus est la traduction littérale de Blue stockings, nom que s’était donné un salon littéraire anglais essentiellement fréquenté par des femmes.

 

Une bas bleus engagée avant la Révolution dans le domaine des Lettres presque exclusivement monopolisé par des encéphales masculines allait consacrer sa vie à la chose intellectuelle et plus spécifiquement à la cause de la Femme : Constance de Salm.

 

 

 

 

FILLE DES LUMIERES

 

 

Constance Marie de Théis naît sous le règne de Louis XV, en 1767, la même année que Benjamin Constant, un an après Germaine de Staël, un an avant Chateaubriand. En 1767, Voltaire et Beaumarchais donnent des œuvres dont les sujets avoisinent ses travaux futurs. Voltaire publie l’Ingénu, dont le personnage-titre est un huron venu en France qui traverse mille tourments avec les dogmes et disconvenances sociales des français et voit son amour contrarié par des postulats religieux et tué par l’irrespect de la Femme.

Beaumarchais s’inspire d’une mésaventure survenue à sa sœur aînée Marie-Louise dite Lisette pour composer une tragédie domestique : Eugénie. Cet ouvrage en cinq actes du genre dramatique sérieux ne manque pas de féminisme, met l’émotion au service de l’éthique et de la vertu, montre le malheur de la condition de la Femme dans un monde partagé entre la morale rigide et le libertinage corrompu, en particulier des puissants.

Avec l’orthographe Theys, on rencontre certains de ses ancêtres lointains. Attestés depuis Morard de Theys en 1185, ils constituèrent une Maison célèbre en Dauphiné à l’époque des croisades et des tournois chevaleresques. Ses armes étaient de gueules, à deux fasces engreslées d’argent; leur devise, selon les sources, De tout me tais ou Adspirante Deo.

Des Theys soutinrent le dauphin Louis, futur Louis XI, dans sa lutte contre son père le roi Charles VII qui l'avait cantonné en Dauphiné. Une partie d'entre eux le suivit fin août 1456 dans sa fuite en Brabant où il alla se mettre sous la protection de Philippe III duc de Bourgogne, son oncle. Parmi ceux restés en Dauphiné, Claude épousa Jeanne du Terrail, apparentée à Pierre chevalier de Bayard.

Du temps de François Ier, Adolphe de Théis, capitaine de lansquenets quitta Malines pour la Picardie. Il fit souche à Chauny, où il s’était installé rue des juifs (actuelle rue du général Leclerc). Quelques décennies plus tard, Charles de Théis surnommé « Le Bienfaiteur de Chauny » et son fils Claude contribuèrent sur leurs fonds propres à la survie des habitants, aux subsides apportés à la soldatesque d'Henri III et Henri IV, puis à la reconstruction des églises, de l'Hôtel de ville et des remparts pendant la période des sièges de La Fère débutés en 1579 et conclut par Henri IV en 1596.

Lors de la Fronde, en juillet 1652, Chauny subit les assauts et le pillage partiel des espagnols de l'archiduc Léopold d'Autriche. Ce fut Claude de Théis, avocat, qui paya immédiatement le 19 juillet 1652 les 37 pistoles et demi négociés avec Emmanuel Juarez Patto, général commandant l'artillerie de Sa Majesté Catholique pour prix des cloches de l'église Saint Martin de Chauny (une coutume voulait que l'on remette les cloches ou leur équivalent en argent quand une ville était prise d'assaut). Ce fut le même Claude de Théis qui multiplia les séjours à Paris pour obtenir de Colbert qu'il concrétise ses promesses d'allègement des charges imposées à Chauny après le Fronde. De 1675 à 1692, Claude de Théis fut 8 années maire de Chauny. A cette période, peut-être en 1688, est né le grand-père de Constance, Charles Claude, qui épousa Marie Catherine Le Turc. De leur union naquit, vers 1738, vers Sinceny ou Chauny quoiqu'il ne figure sur aucun registre de ces deux villes, Marie Alexandre de Théis, père de Constance. 

 

Constance naît le 7 novembre 1767, à Nantes, place de Bretagne. Elle est baptisée le jour même par le prêtre de la paroisse de Saint Similien. Son parrain, qui signe Demori, est Claude François Michel De Mory Desgravières de Piémont, son cousin issu de germain (petit-fils de la sœur de son grand-père Marie Charlotte de Théis).

Sa famille, picarde du côté de son père Marie Alexandre de Théis, est parisienne du côté de sa mère, Anne Marguerite Quillau. Née à Saint Germain l'Auxerrois le 5 janvier 1746, elle y avait épousé Marie Alexandre le 18 décembre 1764. Anne Marguerite est la fille d'un marchand drapier Etienne Joseph Quillau (né à Paris le 05/06/1717, mort après décembre 1765) et de Marguerite Françoise Clément. Son grand-père Etienne Quillau (né vers 1685, mort à Paris le 06/02/1766) était marchand mercier, époux de Marguerite Barbin.

 Constance avait un frère aîné Alexandre Etienne Guillaume de Théis, né aussi à Nantes, mais baptisé à la paroisse Saint Nicolas le 12 décembre 1765. A cette date, ses parents habitaient « au haut de la fosse » avec sa grand-mère paternelle et marraine Marie Catherine Le Turc, alors veuve de Maître Charles Claude de Théis, avocat en parlement, subdélégué de l'intendant de Soissons, fils de Claude de Théis, avocat en parlement, procureur royal à Chauny et Louise Roger.. Le parrain de Alexandre Etienne fut Etienne Joseph Quillau, son grand-père maternel.

  

Son milieu familial va prédisposer Constance à la littérature et plus particulièrement son père. 

Marie Alexandre de Théis était né, d'après la quasi-totalité des sources, en 1738, à Sinceny-Autreville dans l’Aisne à une lieue de Chauny. Outre ses fonctions dans la magistrature, son père, Charles Claude, était inspecteur général des Manufactures. Né dans une famille aisée de lettrés, très tôt remarqué par ses facultés, Marie Alexandre, orphelin à 20 ans, fit de brillantes études chez les jésuites du Collège Royal de La Flèche, devint conseiller du Roi, juge-maître particulier des Eaux, Bois et Forêts de la ville et du comté de Nantes, puis, en 1772 procureur royal à Chauny, charge dont il démissionna en 1774. Il assura alors la gestion de la faïencerie établie dans les communs du château de Sinceny, créée par la famille de Fayard en 1737 ; son directeur, Jacques de Fayard avait perdu l’usage de ses jambes. Ensuite, Marie Alexandre prit « le simple sentier cheminant à travers bois et prairies » pour se retirer le reste de son existence dans la délicieuse solitude du castel de l’Aventure, également nommé Lavanture par l’abbé Caron, historien local, le château d’Aventure par Charles Poplimont dans la France héraldique de 1874 et « un rendez-vous de bicoques par Constance. Marie Alexandre avait acquis et transformé en une charmante résidence bourgeoise cette très ancienne maladrerie (vraisemblablement créée par son aïeul Charles le Bienfaiteur au début du XVIIème siècle) alors en ruines et friches sise à Autreville, commune réunie à Sinceny jusqu’en 1836. Il y poursuivait une activité d’homme de lettres distingué, auteur de pièces légères comme Le Tripot tragique ou La Comédie bourgeoise en 1772, tableau fidèle de l’intérieur des sociétés dans lesquelles on jouait la comédie, ce qui était alors une sorte de mode puis Frédéric et Clitie en 1773. Il écrivit aussi des poésies, contes et nouvelles dont Le Singe de La Fontaine en 1773, recueil de textes originaux plaisants au milieu d’emprunts à Boccace et à la reine de Navarre. Il donna également de réjouissantes proses quelque peu égrillardes moquant le puritanisme et la bienséance religieuse comme Les trois Merciers allant à la foire ou Les Poires payées.

Marie Alexandre de Théis est décrit comme instruit, de haute raison et d’esprit, comme un homme bon, d’une parfaite droiture, d’une honorabilité complète, appréciant la vie simple, essentiellement dévoué à l’éducation de ses enfants. La personnalité et la sensibilité de leur père auront des conséquences essentielles tant sur Constance que sur son frère Alexandre qui, comme son père, deviendra un haut-fonctionnaire territorial tout en écrivant. Il est vrai qu’en retour, dès leur plus jeune âge, Alexandre et Constance apporteront toutes satisfactions à leur père. 

Constance ne fut pas élevée comme la plupart des enfants de son époque. Son père voulut veiller lui-même aux premières émotions de sa fille, née, pour mémoire, quelque cinq années après que Rousseau eut publié l’Emile. Dans la campagne autour de Nantes, puis en Picardie, au milieu des champs et des bois, l’enfant put donner libre cours pendant six ans à l’éclosion naturelle de sa personnalité. Pour toute instruction, Marie Alexandre de Théis se contente de répondre à ses questions, développant les points nécessaires à une compréhension pleine et juste. Ainsi, cette enfant qui ne le quittait presque jamais se laissait guider par lui, se structurant un esprit juste et sérieux. Son éducation naturelle un peu rousseauiste sur le fond mais solide, complète, fondée sur l’écoute active, la compréhension du raisonnement, le développement des facultés d’analyser et de juger avec pertinence formatèrent l’esprit et le caractère de Constance. Elle grandit simple et sérieuse, loin des futilités. Les portraitistes donnent l’image d’une jeune femme aux cheveux blonds bouclés, aux yeux clairs, vraisemblablement bleus, au sourire charmant, au regard bienveillant, gracieuse, de haute taille, « en imposant ».

Lorsque la famille vint à Paris en 1783, Constance n’a pas encore dix-sept ans. Son père avait compris qu’elle était douée pour les lettres et les arts, et qu’elle ressentait une vocation poétique. Il continua dans la voie de lui faire apprécier le plaisir de la lecture des classiques dont elle savait par cœur les principaux chefs d’œuvre, complétant sa culture par l’approche des historiens puis des philosophes, ouvrant ses connaissances aux auteurs étrangers. On sait qu’à quinze ans Constance possédait les rudiments de plusieurs langues étrangères et qu’à son arrivée à Paris, elle put parfaire son savoir en langues vivantes et mortes. Sans oublier les mathématiques qui la passionnaient.

La même année de ses dix-sept ans, Constance adresse quelques-uns de ses poèmes, sonnets, rondeaux à Louis Abel Bonnefont, homme de lettres et critique sous le pseudonyme d’Abbé de Fontenay. Il les fit publier dans des revues littéraires dont le Journal général de France. Le sérieux de ces textes ne motiva aucune critique quoiqu’ils fussent écrits par une femme. On lui accorda le droit de penser et d’écrire.

En 1784, Constance rimera :

« Un père généreux agrandissant mon être

M’apprît dès le berceau ce que je pouvais être ».

Dans la seconde moitié des années 80, père et fille donnent des poèmes, chansons et articles non signés à l’Almanach des Grâces, à l’Almanach des Muses, à la Revue encyclopédique, à La Décade philosophique, au Magazine encyclopédique. L’une des œuvres de Constance, « Bouton de Rose », connut un succès de plus d’un siècle ! Les paroles, écrites en peu de temps par Constance sur le vieil air de La Baronne, publiées dans un Almanach des Grâces de 1788, restèrent oubliées pendant dix ans jusqu’à ce que le fameux Louis Barthélémy Pradher les lise et les mette en musique. Chantées par Pierre Jean Garat dans les salons du Directoire en l’honneur de Joséphine Bonaparte, paroles et musique commencèrent leur vogue. On retrouve Bouton de Rose en 1843 dans le tome II des chansons populaires de France. Ses quatre couplets sont encore en vogue au début du XXème siècle et figurent sur des cartes postales de l’époque. Bouton de Rose a servi de musique à des pendules ! Le 15 mars 2000 s’est vendue aux enchères à Zürich une de ces pendules avec une représentation de Constance en Sapho jouant de la lyre ! 

Le 20 avril 1789, Constance épouse à Sinceny et Autreville Jean-Baptiste Pipelet de Leury, né le 5 septembre 1759. De leur union naîtra le 27 janvier 1790 Agathe Clémence que sa mère appellera communément Clémence. Les registres de l’état civil de Paris, Sinceny et Chauny entre 1789 et 1800 ne mentionnent aucun autre enfant Pipelet ni dans les naissances ni dans les décès. Pourtant la fille de Mathieu Guillaume Villenave, avocat, littérateur, bibliophile et l’un des tout premiers collectionneurs de lettres manuscrites de personnages célèbres, la nantaise Mélanie Waldor, femmes de lettres et amie de Constance, rapporte dans le Journal des Intérêts Artistiques qu’elle avait eu deux enfants de son premier mariage, enfants qu’elle perdit tous les deux. Constance ne fit jamais état d’un frère ou d’une sœur de Clémence.

Son époux, le docteur Pipelet est un homme riche et distingué, chirurgien des hernies, domaine spécialisé pour lequel il écrira un manuel. Ses parents sont Marie Geneviève Suret et François Pipelet, également chirurgien herniaire, pathologie de localisations différentes sur lesquelles il a écrit moult ouvrages. Il sera pendant trente ans maire de Coucy le Château Auffrique, village situé entre Chauny et Soissons, où il est né le 27/06/1723 et mourra le 14/10/1809. Deux particularités sans rapport avec les hernies le feront connaître. L’une est professionnelle : secrétaire royal, médecin et de Louis XVI et de la famille royale, directeur de l’Académie royale de chirurgie, il fut le médecin du jeune Louis Charles, l’Enfant du Temple, alors âgé de huit ans. Joseph Marie Vien intitule un de ses dessins en mai 1793 : « Le Dauphin examiné au Temple par le docteur Pipelet ». L’autre qui fit la popularité du docteur Pipelet est personnelle, voire familiale. Il était une connaissance du docteur Sue, lui aussi chirurgien, qui invitait parfois les Pipelet à sa table. Le docteur Sue évoqua devant son jeune fils Eugène un travers des Pipelet : ils étaient des bavards impénitents ! On dit que le loquace docteur aurait inspiré Eugène Sue, des décennies plus tard, pour affubler de ce patronyme Alfred et Anastasie Pipelet, concierges dans les Mystères de Paris. Des chirurgiens herniaires porteraient la responsabilité de l’usage du mot pipelette !

Quant à Jean-Baptiste Pipelet, dit Pipelet Second ou Pipelet le Jeune, sa notoriété fut moins le fruit de ses opérations de hernies que de la réputation littéraire grandissante de son épouse après la publication de pièces en vers dont La Jeune Mère et l’Etude. Contrairement à certaines femmes de lettres cachant leur sexe sous un nom masculin d’emprunt quand ce n’était pas celui de leur mari, Constance a toujours signé ses productions de son prénom suivi de son nom de baptême, puis marital. 

Son frère Alexandre débute la carrière comme officier en 1793. A défaut de l’art de la guerre, il prend aux armées le goût de la botanique !

 

Pour fuir les dangers de la Terreur du printemps 1793 à l’été 1794, Constance quitte Paris pour le castel familial où elle pourrait s’occuper de sa fille au calme picard, près de son père qui y avait pris sa retraite. Elle passa là une année à rédiger Sapho, sa première tragédie lyrique en trois actes et en vers. L’idée de cet ouvrage lui vint du besoin de calme et de distractions au milieu des inquiétudes et dangers de la Terreur. Jean Paul Egide Schwartzendorf dit Martini, ancien surintendant de la musique du roi et directeur du théâtre des Tuileries, qui s’était caché jusqu’alors à Lyon, réapparut pour mettre en musique cette première œuvre importante, terminée avant le 10 thermidor, selon un manuscrit de Constance. Sur un poème de Jean-Pierre Claris de Florian, Martini avait composé, en 1784, la musique de Plaisir d’amour, en collaboration avec Ange Étienne Xavier Poisson de la Chabaussière.

Constance dédia, en décembre 1794, la tragédie à son père : 

« O toi qui forma mon jeune âge

De mes premiers travaux daigne accueillir le fruit.

Accorde-lui cette heureuse indulgence

Dont tant de fois j’ai senti les effets,

Et qu’à tes regards satisfaits

Elle soit le garant de ma reconnaissance

Comme elle est, à mes yeux, une preuve des bienfaits

Dont ton cœur paternel a comblé mon enfance ».

Le manuscrit de 80 pages de la pièce, précédée d’un précis sur la vie de Sapho, signé Citoyenne Pipelet, fut chez l’éditeur à la même date. Sapho sera représentée pour la première fois le 14 décembre 1794 au théâtre des Amis de la Patrie, rue de Louvois. Le succès est immédiat et durable, Sapho jouée plus de cent fois, placée dans les cinq pièces les plus vues de cette époque où chacun avait envie de respirer après la Terreur et d’éprouver des sentiments nobles et généreux. Sapho sera traduite et montée sur maintes scènes étrangères. Martini proposa que Sapho, tragédie mêlée de chants, soit transformée en opéra, mais Constance refusa. Les critiques sont favorables. Tel l’homme de lettres Jean Baptiste Sanson de Pongerville : « Un plan habilement conçu, des détails charmants, des situations fortes, des caractères mis en relief par de savants contrastes, un intérêt soutenu, un style concis, naturel, harmonieux révèlent un talent fait pour honorer la scène ». Tel Marie Joseph Chénier dans son Tableau de la Littérature française : « Sapho ne saurait être oublié. On doit cet ouvrage à Madame Constance Pipelet, une femme qui cultive avec succès la poésie française et avait le droit de chanter une femme dont les fragments lyriques sont comptés entre les plus beaux moments de la poésie grecque ».

A la fleur de l’âge, Constance est belle à saisir d’admiration, une belle personne un peu virile aux formes généreuses, qui ne séduiront pas que Stendhal adolescent ! Sa taille élevée offre les plus harmonieuses proportions, elle eut posé pour une Minerve antique. Ses traits réguliers et parfaits semblent avoir été empruntés aux camées où l’on voit des femmes de la Grèce ou de Rome. A cette beauté, la nature a également fait le don de la grâce : la douceur de son regard, le charme de son sourire, sa voix chaude, harmonieuse, cadencée tempèrent ce que sa stature et son visage ont d’imposant. Aucune frivolité. Ardente par le cœur, elle était réservée par la raison. Marie-Joseph Chénier, surnomme Constance La Muse de la Raison pour son œuvre moraliste. 

En ligne avec les conceptions progressistes de Constance sur l’éducation, M.J. Chénier donnera à la Convention un rapport à l’origine des écoles primaires et proposera de concevoir l’instruction publique en trois parties complémentaires, l’enseignement pour développer les facultés intellectuelles, la morale pour éduquer le cœur, les mœurs et la vertu, et la physique pour entretenir et augmenter la force et la souplesse du corps.

Concomitamment à ses engagements montagnards, ses activités au club des Jacobins et ses responsabilités politiques, - il sera de toutes les législatures, depuis la Convention jusqu’auTribunat -,Marie Joseph Chénier, chantre du culte révolutionnaire, écrira en 1794 les paroles du Chant du Départ sur une musique d’Étienne Méhul et développa une carrière littéraire. D’abord peu apprécié sous l’ancien régime, il connaîtra son premier succès au Théâtre de la Nation (ex Comédie française) le 4 novembre 1789 avec une œuvre temporairement censurée, Charles IX, qui met en scène l’opposition liberté – fanatisme religieux. Cette réussite est essentiellement à mettre au compte du sujet en vogue de la pièce, de plus jouée par Talma, et non à l’écriture elle-même. Jean François de La Harpe, qui a beaucoup critiqué, écrira que Marie Joseph Chénier a tant de confiance en lui-même qu’il s’attribue pleinement le succès de Charles IX, sans comprendre qu’il est la conséquence de la conjoncture favorable. Malgré les services qu’il lui rendra, Germaine de Staël dira que M.J.Chénier était un homme d’esprit et d’imagination, mais tellement dominé par son amour-propre qu’il s’étonnait de lui-même, et ne faisait rien pour se perfectionner.

La fin de l’activité politique de Chénier correspond à son éviction du Tribunat. Cette institution était, en fait, un piège à opposants créé par Bonaparte pour grouper, parmi les cent élus, la douzaine d’« hommes de Coppet » qu’il qualifie de métaphysiciens, bons à jeter à l‘eau, ou vermine que j’ai sur mes habits. Benjamin Constant, Pierre Daunou, Pierre-Louis Ginguené et Marie Joseph Chénier fréquentaient tous le salon de Germaine de Staël. Le Premier Consul les éliminera de cette institution en 1802 au terme de leur mandat, fera fermer le salon de Germaine de Staël qui dut quitter Paris sous les injures d’une presse furieuse. 

Quelques mois après le succès de Sapho, l’auteur dramatique Michel Sedaine, qui rédigea le rapport proposant son admission, et le géographe Edme Mentelle firent recevoir formellement Madame Pipelet comme membre du Lycée des Arts. Des sources de l’époque et elle-même rapportent qu’elle fut la première femme du Lycée des Arts, qui deviendra l’Athénée des Arts en 1803. Seule femme de 28 ans au milieu de cheveux blancs, de célébrités qui l’accueillirent malgré son sexe, son âge… Cette nomination fut une motivation complémentaire pour la jeune Constance.

A la fin de l’Ancien Régime, les Lycées, sont des sociétés savantes indépendantes et libres, des forums visant à concourir aux échanges et à la circulation d’idées entre des gens de lettres, des artistes, des hommes de sciences et à leur diffusion vers un plus large public. Il y avait à Paris le Lycée des Étrangers, Lycée Marbeuf, et le Lycée des Arts fondé par Jean-Baptiste Pilâtre de Rozier, premier aéronaute, sous le nom de Musée en 1781, puis installé au Palais Royal, 2 rue de Valois, en 1784, où Jean-François de La Harpe, auteur dramatique, critique et académicien, a professé la littérature de 1786 à 1798. A l’imitation de quelques autres réunions littéraires, on y tirait au sort des mots sur lesquels on devait faire des couplets lus ou chantés à la séance suivante. La première lecture de Constance en 1795 fut Amyntas, poésie en vers par elle composée d’après la pastorale écrite, quarante années plus tôt, par Salomon Gessner, poète suisse.

A cette époque, le couple Pipelet grondait notoirement d’orages et donnait des signes de désaccords. On n’en ignore exactement les motifs: Jean-Baptiste était-il inconstant ? Constance indisposait-elle son mari par l’étendue de ses relations, sa forte personnalité, ses idées, sa notoriété ? Ce que l’on sait par contre, c’est qu’elle attirait les foules et les regards lorsqu’elle disait des poésies, faisait des lectures ou prononçait des discours. Par ailleurs, la qualité des travaux de la jeune femme la menait à de nombreux déplacements, à Paris comme en province, aussi bien dans des lycées que dans des fêtes républicaines pour lesquelles elle composa des chansons, des hymnes, dont l’Hymne à l’Agriculture qu’elle créa spécifiquement pour la Fête de l’Agriculture du 28 juin 1796. Il sera mis en musique par l’inspecteur du tout nouveau Conservatoire de Paris, Jean-Paul Egide Martini. 

En 1796, à la mort à Paris de son père que Constance avait déclaré de faible santé, elle prononça un éloge funèbre dont ne subsiste aucune information. Michel Jean Sedaine dut assister à la cérémonie funèbre, être ému et conquit par les paroles de Constance. Il souhaita qu’elle compose et prononce son éloge funèbre. Ce qu’elle fit au Lycée des Arts l’année suivante, le 19 juillet 1797, deux mois après le décès de l’auteur dramatique. Après avoir entendu cette oraison funèbre, le géographe Edme Mentelle, puis le violoniste et compositeur Pierre Gaviniès en 1802, puis l’astronome Joseph Jérome de La Lande en 1804 lui demandèrent de faire le leur ! Ce dernier lui adressa ce courrier : « Madame, Puisque vous daignez me dire que je puis compter sur vous après ma mort, j’ai du plaisir à vous confier les anecdotes de ma vie littéraire et savante. Étaient jointes des feuilles manuscrites ad hoc. La Lande continua à faire parvenir toute une documentation autobiographique à Constance, révélant progressivement, outre ses œuvres, sa personnalité et diverses considérations sur la société de son temps. Tant et si bien que l’éloge lu par Constance en séance publique le 19 mai 1809 devant les membres de l’Athénée des Arts prit une forme moins convenue que le discours funèbre que Jean-Baptiste Delambre, secrétaire perpétuel de l’Institut, avait donné le 6 avril 1807 aux funérailles de La Lande. Constance n’hésita pas à sortir du panégyrique bienséant pour aborder des aspects plus réalistes et développer une histoire de sa vie plus intime et pleine de nuances. Cette approche força le respect et valorisa la considération de l’Athénée des Arts pour celle qui était encore, après 14 ans de fonctionnement, la seule femme admise en son sein. Suite à l’éloge de La Lande, le cousin Paul Louis Courier lui écrivit : « Cela donne envie d’être mort quand on est de vos amis. Je me recommande à vous pour mon éloge ». Constance fit également une note biographique pour Martini et Madame de Montanclos. 

 

A la mort de son père, lors du directoire, Constance est une femme engagée, passionnée par les Beaux-Arts, aux qualités littéraires mises sur la même ligne que la comtesse de Genlis ou Adélaïde Gillette Billet, Dame Dufrénoy, née comme elle à Nantes juste 2 ans plus tôt, un pas cependant sous Germaine de Staël. Cette condition liée à ses succès attise la réaction des hommes de lettres, au premier chef de Ponce Denis Ecouchard Lebrun, dit le Pindare français, poète et auteur de plus de 630 épigrammes, nouveau membre de la section poésies de l’Institut. En 1795 –1796, jaloux que ses vers aient été moins applaudis dans un salon que ceux de Madame Anne Marie Beaufort d’Hautpoul, porté par les mâles certitudes de certains pédagogues qui prétendaient que le cerveau féminin était plus mou (sic) donc moins apte à l’apprentissage, Lebrun Pindare se déchaîna dans les colonnes de La Décade Philosophique : « L’encre sied mal aux doigts de rose. Fuyez, fuyez les caquets de nos perruches du Parnasse ». Ou en vers :

« Souveraines de l’art de plaire

Les Dieux vous firent pour aimer.

L’amour verrait avec colère

Une nuit perdue à rimer ». 

L’année du décès de Marie Alexandre de Théis, ce rimeur septuagénaire s’en prit nommément avec beaucoup d'indélicatesse à Constance :

« Pipelet, tu dis que ton père

Du beau titre de femme a décoré ton front

C’est placer bien haut ma chère

Ce titre si doux.

Te serait-ce un affront

Si tu l’avais où l’eut ta mère ? »  

Constance proteste frontalement. En huit jours, elle rédige un plaidoyer de réponse énergique, de haute raison, emprunt de sagesse et d’impartialité, argumentant d’un point de vue politique et théorique. La librairie Desenne à Paris met en vente une première puis une deuxième édition de l’Épître aux Femmes qu’elle signe Constance D.T.Pipelet. Concomitamment, elle décide de lire cette épître dans plusieurs lycées où elle suscite un véritable enthousiasme. Dans La France littéraire, Mathieu Villenave écrit que l’impression produite par la première lecture de cette épître fut telle que, le lendemain, traversant le jardin des Tuileries, Constance fut entourée, de façon improvisée, par plusieurs groupes d’hommes et de femmes qui la saluèrent de leurs acclamations, lui faisant une vraie ovation littéraire. Villenave père ajoute que jamais les droits déniés aux femmes n’avaient été réclamés avec autant d’empire par la raison et avec autant de charme et d’élévation par la poésie. A chacune de ses interventions, un immense public se pressait pour l’entendre et applaudir à ses réactions. L’intérêt et la nouveauté du sujet, le charme de la poésie, la grâce et la chaleur de la diction, l’éclat de la jeunesse et de la beauté, la dignité du sexe et du talent, tout concourut à produire ce vif enthousiasme.

« O Femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre…

Si la nature a fait deux sexes différents

Elle a changé la forme et non les éléments

Même loi, même erreur, même ivresse les guide…

L’homme injuste pourtant, oubliant sa faiblesse,

Outrageant à la fois l’amour et la sagesse

L’homme injuste, jaloux de tout assujetti

Sous la loi du plus fort prétend nous asservir

Il feint, dans sa compagne et sa consolatrice

De ne voir qu’un objet créé pour son caprice…

Nos talents, nos vertus, nos grâces séduisantes

Deviennent à ses yeux des armes dégradantes

Dont nous devons chercher à nous faire un appui

Pour mériter l’honneur d’arriver jusqu’à lui…

Sciences, poésie, arts qu’ils nous interdisent

Sources de volupté qui les immortalisent

Venez et faites voir à la postérité

Qu’il est aussi pour nous une immortalité…

On veut nous arracher la plume et les pinceaux

Chacun a contre nous sa chanson, ses bons mots.

L’ignorant et sot vient, avec ironie,

Nous citer, de Molière, quelques vers qu’il estropie.

L’autre, vain par système et jaloux par métier,

Dit d’un air dédaigneux : Elle a son teinturier…

Disons tout. En criant femmes vous êtes mère,

Cruels, vous oubliez que les hommes sont pères

Que les charges, les soins sont partagés entre eux

Que le fils qui vous naît appartient à tous deux…

Les temps sont arrivés, la raison vous appelle

Femmes éveillez vous et soyez digne d’elle…

Différence ne signifie pas infériorité ».

Son seul but est d’ennoblir dans la femme la compagne de l’homme et la mère de famille.

Elle expose également ce que représente pour l’homme le fait de laisser une épouse dans une haute ignorance avec le seul dessein qu’elle élève ses enfants. Leur éducation comportera fatalement d’énormes lacunes et l’homme aura, conséquemment, honte de présenter sa femme et ses enfants. Constance se révolte contre l’enseignement insuffisant dans lequel on cantonne sciemment les femmes et plaide pour engager ses semblables à se livrer à l’étude, un bonheur nécessaire pour tous et toutes, affirmant par ailleurs qu’elle est parfaitement consciente que ce ne sont pas toutes les femmes qui peuvent y arriver, car

« La nature, avare en ses bienfaits

Nous donne rarement des talents purs et vrais…

Le bonheur n’existe que dans le libre exercice de ses facultés… »

Sans oublier d’ajouter que ceci est également vrai pour les hommes. En effet, demande-t-elle « L’homme dans ses travaux réussit-il toujours ? » 

Elle dessine une famille idéale où les deux parents pourraient assurer un éveil et une éducation des enfants :

« C’est avec une femme instruite que les enfants seront bien éduqués par les deux parents ».

Dans cette épître, Constance met en lumière que les critiques et accusations dont les femmes de lettres sont l’objet n’offensent pas seulement les femmes en général mais outragent leur mère, leur sœur, leur compagne. Elle réclame justice pour que les femmes se valorisent à leurs propres yeux et aux yeux des hommes dont l’estime est le premier et le plus cher de leurs vœux. Elle convie les femmes à intervenir en toute liberté dans la cité, à montrer que le génie est aussi bien féminin que masculin.

Constance précise bien que son but n‘est pas de jeter le trouble, mais de bâtir les fondations solides d’une cellule familiale où tour à tour l’un et l’autre enfin guide et soutien, même en se donnant tout ne se doivent rien.

Le message de Constance est clair. Elle revendique purement et simplement un statut d’égalité et d’harmonie entre homme et femme. Certains développements se réfèrent à la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne que Marie Gouze alias Olympe de Gouges, femme de lettres et polémiste, avait écrit en septembre 1791 pour réclamer le partage équitable, entre hommes et femmes, des devoirs et privilèges sociaux, l’accès identique à toutes les ressources et à toutes les institutions nationales. Certes Olympe de Gouges, qui sera guillotinée le 3 novembre 1793 pour écrits tendant à l’établissement d’un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, avait débuté son postambule des Droits de la femme par : « Femme, réveille-toi, le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers », ce qui était plus révolutionnaire que le fait d’accorder sa lyre ! Cependant, par ses idées progressistes pour l’époque tant au fond que par la forme, par ses conceptions et propositions qu’elle ose exprimer sans crainte et développer avec raison, Constance de Théis se situe comme une pionnière dans le domaine de la défense des droits de la femme.

Pour ce qui concerne la condition de femme de lettres, elle fait appel à la révolte pour changer le cours des choses, mais utilise également l’humour voire l’ironie.

Dans sa Boutade sur les femmes-auteurs, elle dénonce le traitement réservé aux femmes écrivains quels que soient la qualité et le fond de leur œuvre :

« Qu’elle se fasse aimer ou craindre

Chacun sait la déprécier…

Tout ce qu’elle ose se permettre

En mal on sait l’interpréter… »

Sûre de la pertinence de son argumentation, Constance s’adresse aux écrivains et aux philosophes les priant de rendre aux femmes ce qui n’est que justice afin d’assurer le bonheur de leur épouse et de la rendre digne d’eux. La raison teintée d’ironie s’avère un moyen porteur et bien perçu pour faire partager ses pensées lors de ses lectures faites devant des assemblées à cent pour cent masculines où elle met ainsi beaucoup de monde de son côté. Constance réclame un statut de femme-auteur, fait nouveau à l’époque où écrire était, pour une femme, considéré comme un passe-temps.

La portée de l’Épître aux femmes, suite à l’épigramme aussi malheureux que grossier de Lebrun Pindare contre Constance, conduit des amis communs à entreprendre de réconcilier les deux protagonistes. Un rapprochement que des contemporains ont défini comme sincère eut lieu entre eux, Lebrun déclarant que, loin de l’avoir attaquée dans ses épigrammes, il l’avait toujours mise hors de ligne et regardée comme une exception. Constance dut prendre acte sachant que Lebrun perdait la vue. Et puis, les anciens suppôts de Lebrun étaient devenus tellement muets !

 En 1797, elle débute une collaboration avec la publication « La Mésangère » à laquelle elle donnera des textes, entre autres ses Éloges jusqu’en août 1837. La même année, Jean-Baptiste Desoria peint un portait de Constance Pipelet qui sera exposé en 1798 ; le tableau se trouve actuellement à l’Art Institute of Chicago.

 Le 1er novembre 1797 a lieu, au Théâtre Feydeau, la Première de l’Hymne sur la Paix, paroles de la citoyenne Constance Pipelet et musique d’Étienne Nicolas Mehul :

« O jour de gloire ! O jour de fête !

Français, célébrez vos héros…

La paix est rendue à la France

La France a rendu le bonheur…

Gloire au vainqueur de l’Italie

Gloire au héros de l’univers…

Vous combattiez pour la victoire
Il combattait pour la paix ». 

Bonaparte s’en souviendra. 

A trente ans, Constance est une vraie célébrité. Succès après succès, sa réputation grandit et s’étend à chaque publication et apparition en public. Sa société est avidement recherchée par tous les savants, artistes et écrivains. Il n’était aucun étranger qui ne s’empressât de connaître personnellement celle dont les œuvres l’avaient charmé. Le sérieux de la Muse de la Raison, son art, sa personnalité lui ont constitué une image et une crédibilité de qualité et de force suffisante pour que ses idées et écrits concernant les droits de la femme ne rencontrent pas du mépris ou un sourire, mais un véritable écho. Il est cependant important de noter que les expressions de ce féminisme était essentiellement destinées à des gens de culture et se tenaient surtout dans des salons, des lycées, et lors de réunions où le menu peuple n’était pas convié et dont il fut peu ou pas informé.

  

 

 

 

 

 

LA SALONNIERE 

 

 

En 1798, Constance, de moins en moins Pipelet au vu des désaccords du couple, fait imprimer et lit devant les lycées son discours sur Les Dissensions des gens de lettres, qui occupent alors la société et les journaux : 

« L’esprit n’est pas, en vous, tout ce que l’on souhaite

Il faut être honnête homme avant d’être poète

Qu’importe le talent s’il cache un cœur gâté

Qu’importe un nom connu s’il devient détesté ? »

Constance blâme les haines littéraires, la jalousie, l’esprit de parti qui empêche de juger honnêtement les œuvres. Elle considère, en outre, que l’horizon s’éclaircit avec le général Bonaparte de retour de ses campagnes d’Italie et conclut sous les applaudissements de l’assistance par une nouvelle ode à Bonaparte après l’Hymne à la Paix:

« Un peuple de vainqueurs est un peuple de frères ;

L’art qui doit célébrer tant d’illustres héros

Ne s’avilira plus par de lâches bons mots.

Nous avons un Achille, il nous faut des Homère.

Et ce n’est pas du sein de l’animosité

Que le talent s’élève à l’immortalité ».

L’enthousiasme qui se manifeste tout à coup, les applaudissements qui éclatent de toutes parts et se renouvellent firent à Constance une impression que quarante années ne feront point oublier et qu’elle rappellera à la fin de sa vie. 

La même année, montrant l’étendue de son art poétique, elle écrit six romances pour piano forte ou clavecin publiées chez Naderman à Paris, travaux acquis par la BNF en 1976. 

C’est également en 1798, le 23 février, que Sophie de Salis écrit pour la première fois à Constance après avoir lu Sapho : « Veuillez pardonner, Madame, l’enthousiasme d’une jeune personne qui ne peut pas lire votre œuvre sans vous aimer et ne peut vous aimer sans vouloir vous connaître ».

Sophie de Salis était une jeune femme d’une vingtaine d’années, bien éduquée par sa mère, ayant beaucoup lu et écrivant quelques poèmes. Elle épousera le baron Michel Triquet de Triqueti, représentant du roi de Sardaigne avec lequel elle aura un fils, le célèbre sculpteur Henri Joseph Triqueti. Sophie de Salis était la nièce de la marquise Salis-Samade dont l’époux fut le colonel de l’un des régiments de gardes suisses qui avait défendu la Bastille le 14 juillet 1789. 

L’année 1799 sera marquée par le divorce des conjoints Pipelet. Pour certaines sources, l’intimité qu’elle entretenait hors de chez elle avec les Muses finit par compromettre la paix de son ménage; à en croire de célèbres écrivains, elle n’aurait pas été un modèle de fidélité conjugale. Constance avancera une version inversant les responsabilités de la rupture. 

Au cours de la même année, Constance publie Boutade sur les femmes-auteurs, poème où elle reprend à son compte des critiques déjà exprimées par Stéphanie de Genlis, auteur vingt ans plus âgée que Constance, dont les écrits théâtraux ou historiques présentent aussi un fond constant de féminisme discret mais réel : « Dès qu’une femme s’écarte de la route commune qui lui est tracée, elle devient une espèce de monstre. Qu’une femme-auteur est à plaindre ». « Juste ciel ! Quel métier !…Chacun sait la déprécier ». Constance décrit les contraintes sociales et psychologiques auxquelles la femme-auteur est sujette et exprime l’idée qu’elle est considérée comme un animal curieux. Constance ironise également sur le fait que les critiques les plus violentes émanent de ceux qui sont le moins qualifiés pour le faire : « Un poème blâme sa prose, Un prosateur blâme ses vers ». 

En 1799, Constance entretint également une correspondance suivie avec Sophie de Salis.

Le 14 août 1800, Constance lui annonce qu’elle a entrepris un nouveau projet, une sorte de réponse à la Satire contre les femmes de Boileau, ce qui lui vaudra son second surnom, Boileau des femmes, sous la forme d’épîtres adressées à une jeune femme qui pense au mariage, ouvrage qu’elle dédiera à Sophie elle-même. 

L’année 1800 fut marquée par l’unique représentation au Théâtre français d’un drame en cinq actes et vers de Constance, Camille ou Amitié et imprudence, tiré du roman de Samuel Constant publié en 1785. Par une lettre parue dans le Journal de Paris du 7 mars 1800, Constance annonce qu’elle a demandé le retrait de sa pièce à cause de son sujet, certes moral, mais trop hardi pour la scène de la Comédie française non habituée à un tel dénouement tragique. L’ouvrage n’a pas été imprimé malgré les pressions sur elle exercées.

 En 1800 également, des vers parus à Paris chez Ruphy, Sur les vers de société et de fête, que Constance a lu au Lycée des Arts, dans lesquels elle se suppose importunée par plusieurs personnes qui lui demandent des vers de société. Elle dira avoir écrit ses vers en 1795.

1800 sera surtout l’année où Constance D.T. (encore) Pipelet publie son Rapport sur un ouvrage du citoyen Thérémin intitulé De la Condition des femmes dans une république, rapport qui sera lu au lycée à l’hiver 1801-1802. Le citoyen Thérémin se nomme Charles Guillaume Thérémin, juriste, diplomate, écrivain républicain, ami d’Emmanuel Joseph Sieyès, dont il fut l’intermédiaire avec Emmanuel Kant, quand, président du Directoire puis consul, il avait pour projet d’introduire la philosophie de Kant en France en complément de la Révolution. Les écrits de Charles Thérémin ne sont pas vraiment féministes mais apportent une contribution positive à la condition de la femme selon quelques principes fondamentaux :

. Tout humain possède deux êtres en lui : un être moral et libre qui n’a pas de sexe et aussi un être physique. La femme ne se résume pas au physique. Il est nécessaire de considérer ses droits en tant qu’être moral et libre.

. Le bonheur n’existe que dans le libre exercice de ses facultés. Les femmes ont le droit à ce bonheur autant que les hommes.

. La république étant un perfectionnement de la monarchie, il est inconcevable que les femmes de 1800 aient moins de libertés politiques que sous l’ancien régime.

. Confiner les femmes dans des travaux d’intérieur sans accès à l’instruction est inacceptable.

Force est de constater que ces principes sont tout ou partie en phase avec les écrits et lectures que Constance donne depuis cinq ans. Elle a rapidement connaissance du travail de Charles Thérémin et y répond par un rapport publié à l’imprimerie de Gillé en accentuant les positions de Charles Thérémin et en développant sa demande d’égalité entre hommes et femmes qui, selon elle, fait partie de l’ordre naturel des choses : « Tout le monde doit voir que le mérite n’a pas de sexe et que les droits ne peuvent pas en avoir ».

Germaine de Staël publie en 1800 une première édition de « La Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales » qu’elle travaillera au cours de l’été pour donner une seconde édition mi-novembre. Mal reçu par Bonaparte alors qu’il était destiné à s’attirer ses assentiments, l’ouvrage de Madame de Staël, personnalité vraiment redoutée et rejetée par Bonaparte, fut on ne peut plus sévèrement critiqué en particulier par la Décade philosophique et le Journal des Débats. La finalité didactique qu’elle propose pour la littérature, moyen pour le peuple de comprendre les passions, comportements et travers des êtres humains afin de transformer la société et se projeter dans l’avenir, voire dans un monde différent, rencontre une vive opposition. Quant au droit absolu de l’écrivain à sa liberté, c’est une idée que le premier consul lui-même ne peut accepter. Dans ce concert, seul Chateaubriand, quoique peu acquis à tout le contenu trouve le travail intéressant. De toute évidence, les idées d’un renouveau de la poésie par la rêverie et la mélancolie, conjointement avec la valorisation de concepts du XVIIIème siècle, par ailleurs dénoncés dans le même livre, la mise en lumière d’une littérature anglo-saxonne présentée comme plus moderne sont des concepts inacceptables pour Bonaparte et ses affidés ainsi que pour des milieux, surtout parisiens, réactionnaires tant en politique qu’en littérature qui rejettent toute remise en cause.

Constance de Théis n’a pas pu ne pas être informée ou plus vraisemblablement lire cette étude sur les rapports de la littérature avec la société et la politique, comme elle le fit pour l’œuvre de Thérémin. Les sujets traités par Germaine de Staël se situent dans les pôles d’intérêt majeurs de Constance. Elle paraît satisfaite du classicisme ambiant, de la chaleur de la réaction préimpérialiste et des critiques acerbes contre Madame de Staël. Son mutisme persistera deux ans plus tard à la sortie de Delphine que Germaine de Staël dédiera à La France silencieuse. Quoique Delphine fût un succès tant en France qu’à l’étranger, cette œuvre recevra dans les milieux bonapartistes parisiens des critiques tout aussi partiales et sans nuances. 

En 1801, F.R°°° une jeune écrivaine bretonne (il s’agit de Fanny Raoul) fait imprimer chez Giguet et Michaud à Paris Opinion d’une femme sur les femmes, livre vendu chez Desenne , Maret et Petit, trois libraires du Palais Royal. Cet ouvrage au contenu franchement féministe et contestataire aurait été « revu » par la princesse de Salm. Constance étant devenue princesse une quinzaine d’années plus tard, l’anachronisme jette un doute sur cette relecture.

 Autour des années 1801 (entre 1800 et 1802), le talent fécond de Constance ne connaît point de repos ; il se manifeste par un grand nombre de poésies diverses : Conseils aux femmes, La Liberté à Nice, Le Méchant, La Jeune mère, Le Divorce, pièce où l’auteur a exposé avec autant d’éclat que de profondeur les principes d’une morale sévère et déplore avec éloquence le sort des infortunés pour qui la nécessité transforme en supplice les plus douces affections de la nature. La romance de 1802 intitulée Conseils d’une mère à sa fille dont le père a divorcé apporte d’autres éclairages sur le divorce des époux Pipelet : Constance paraît avoir été trompée. Elle dit de Clémence qu’elle est, d’un père vivant, l’orpheline ! Quoique amère Constance reste généreuse vis à vis de son ex-époux, déjà remarié, et souhaite que des liens affectueux subsistent entre père et fille :

« De père le titre si doux

Jamais ma fille ne s’altère

On peut voir les torts d’un époux

On doit ignorer ceux d’un père… »

Moderne pour son temps, Constance envisage les complications liées aux recompositions de familles. Par contre, si la nouvelle épouse de son ex mari mettait au monde un enfant, ce serait : « Un plus triste événement Dont frémit d’avance ta mère ! 

Il est évident que Constance ignorait que Perrine Marie Therese Blain Descormiers (08/06/1773- 05/02/1855), la nouvelle conjointe du docteur Pipelet, était enceinte de plusieurs mois quand elle écrivait cette romance. Le demi-frère de Clémence, Alexandre François naîtra le 11/07/1802 ! Viendront le 16/12/804 les jumeaux Napoléon Jules et Adèle Rosalie Emilie.La famille Pipelet s’installera à Tours en 1805 où le docteur poursuivra son activité et mourra le 18/12/1823. 

En 1802, Alexandre de Théis épouse la baronne Marie Anne Élisabeth Michault de Saint-Mars, sœur du général qui sera pendant trente-six ans secrétaire général de la Légion d’Honneur. Le couple aura trois enfants ; on retrouve dans l'état-civil de Laon le 7 ventose an 12 (27/02/1804) un fils, Charles Constant, qui ajoutera comme son père une activité littéraire à sa profession de diplomate et une fille, Joséphine Cécile (Joséphine est un prénom en vogue à cette époque en référence à l’impératrice), née le 26 mars 1806. Passionnée de littérature, elle consignera toute sa vie sur des cahiers sans aucun but de journal intime des commentaires sur ses lectures et d’autres opinions sur des faits de société ou ses déplacements. Aux dires de contemporains d’époques différentes de sa vie, elle était douée pour le dessin, en particulier le portrait, et parlait l’italien. Un fils aîné avait du naître dans l'année suivant son mariage.

Toujours en 1802, ses six Épîtres à Sophie, aboutissement de la correspondance entretenue avec Sophie de Salis, forment une suite de conseils donnés à une jeune personne pour la préserver des malheurs qu’entraîne une union mal assortie. Sont exposés successivement : Tableau général des dangers d’un mauvais mariage, Le Mari trop jeune, Le Mari vieillard – l’amour est un besoin du jeune âge et du cœur -, L’Homme de trente ans, Le Mari de quarante-cinq ans et la demoiselle de trente ans, Le Mari jaloux, la Femme jalouse.

L’épître sur le mariage bouscule quelque peu les coutumes anciennes du mariage arrangé des filles mis en scène et brocardé par les classiques, mettant en lumière les dangers des unions mal assorties : 

« C’est sur le choix d’un époux qu’est fondé le bonheur des femmes…

De l’amour sans l’hymen la vertu fait un crime. Cette vérité a dicté mes vers… »

Le but de Constance est d’aider les femmes à acquérir de l’autonomie dans leur choix, de refuser les obligations qui leur sont faites d’épouser l’homme voulu par leur père ou leur famille et de trouver le bonheur dans le mariage qu’elles auront librement choisi. Toute autre que Constance, redevenue de Théis, eut reçu une volée de bois vert. Mais la pièce est tout ou partie lue en séances publiques et accueillie avec enthousiasme. 

Certes, Constance, maintenant orpheline de père et mère, ne peut souffrir d’un mariage arrangé, mais elle mettra en pratique ses conceptions du choix du prétendant avant de reprendre époux. Stendhal rapporte qu’en ce tout début de dix neuvième siècle Constance avait des amants et qu’elle passa deux mois au château de Dyck avec l’un d’eux pour se faire une opinion sur le plaisir qu’elle aurait à y vivre si elle venait à en épouser le propriétaire. Elle écrit sa première impression à son cousin Paul Louis Courier : En voyant d’abord le château de Dyck, il semble que l’on recule de mille ans. Mais le propriétaire n’était pas dupe de la manœuvre de reconnaissance; il connaissait Constance depuis leur rencontre en 1799 dans le salon de Aubin Louis Millin de Grandmaison, président du conservatoire de la Bibliothèque Nationale de France et attendit la décision de Constance avec sérénité. 

Le 14 décembre 1803, « A cause des rapports de caractère et d’âme qui existent entre nous », Constance épouse le châtelain patient : Josef Franz Maria Anton Hubert Ignaz Furst von Salm-Reifferscheidt-Dyck. Elle avait trente-six ans, lui trente, divorcé sans enfant depuis le 3 septembre 1801 de Maria Theresa von Hatzfeld, née le 13 avril 1776.

Né le 4 septembre1773 à Dyck bei Neuss, près de Düsseldorf, il est membre du corps législatif français en tant que député de la Roër, chancelier de la Légion d’Honneur et comte d’Empire. Issu d’une famille de princes allemands dont l’origine remonte au neuvième siècle, il est en 1803 le chef de la Maison de Salm-Dyck, principauté de la rive gauche du Rhin dont il hérita en 1775. La Roër fut créée département français le 24 janvier 1798 puis intégrée au territoire le 9 mars 1801. Ce département rhénan de 600.000 habitants en début de XIXème siècle, dont les villes principales sont Aix-la-Chapelle et Cologne, est une province très industrielle avec plus de 4.000 fabriques et développant une importante activité agricole. La Roër eut pour préfet Alexandre de Lameth puis Jean Charles François baron Ladoucette, administrateur et écrivain. Ce dernier y rencontra Constance de Salm, « cette femme poète et moraliste au talent viril » dont il écrira une biographie en 1842.

Outre ses fonctions politiques, Joseph de Salm cultive avec un même succès les sciences et les lettres. Savant botaniste, ami du botaniste Antoine Laurent de Jussieu, du peintre floral Pierre Joseph Redouté et du naturaliste, géographe, explorateur Alexander von Humboldt, il est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant des plantes grasses dont il possède, dans son célèbre Jardin des Plantes d’admirables et précieuses collections entretenues jusqu’à la première guerre mondiale.

Dans les années suivant leur mariage Constance et Joseph de Salm partagèrent leur temps entre le domaine de Dyck devenu le rendez-vous de savants et littérateurs attirés par le bon accueil et l’amabilité des châtelains, Aix-la-Chapelle où la famille Salm-Dyck possède une résidence et Paris où le comte avait un appartement au 1 rue neuve des Mathurins, à l’époque immeuble d’angle avec la rue de la Chaussée D’Antin, démoli lors de la construction de l’Opéra Garnier en 1861. Constance possédait son appartement du 3 bis rue Richer. Elle y tenait souvent des réunions amicales de gens de lettres, scientifiques, artistes et personnes de qualité. Elle était, en retour, conviée dans les salons des Tuileries et à la cour impériale. Son talent réel et ses idées plaisaient à Napoléon qui lui adressa régulièrement des éloges précieux, contrairement à ce qu’il fit avec Germaine de Staël. Il est vrai que Constance n’était pas la fille grenouillante de Necker, n’a jamais prétendu développer une quelconque activité politicienne, ni tenté d’entretenir des réseaux d’influence politique.

 Lors d'un séjour de la reine Hortense à Aix-la Chapelle, Constance force quelque peu la main pour être conviée à une réception. Frédéric Masson de l'Académie Française, en fera un récit édifiant : « elle apporte avec sa personne plein de vers de Lemercier, Chénier, Lalande, débite les siens, s'installe dans le fauteuil de la reine. Elle égaie tout ce petit monde, ne marche pas san son album, cite à chaque instant cette petite littérature secondaire de l'Institut. Malgré tout, bonne femme, très naturelle, et puis, une telle confiance, un si grand empressement de dire ses vers, un moi si continuel et en même temps si renaissant qu'elle est très divertissante ». La personnalité marquée de Constance conduisit également la comtesse de Bassanville à la considérer non seulement comme poète, mais aussi comme une personne fort prétentieuse et méprisante. Elle rapporte en exemple une anecdote survenue dans son salon : Constance se trouvant un jour à côté d'une dame ayant un petit carlin, recula sa robe avec dégout en disant « De grâce, Madame, prenez garde à vos voisines, votre petit chien fuit » 

En 1806, le comte Joseph acheta le château de Ramersdorf que Constance et lui-même vont progressivement aménager et embellir, transformant le parc de cinquante hectares en un lieu idyllique grandiose. 

La même année, sous le nom d’écrivain de Constance de Salm qu’elle conservera jusqu’à sa mort, elle publia, en réponse à un concours de l’Institut une Épître à un jeune auteur sur les l’indépendance et les devoirs de l’homme de lettres : il doit être indépendant, mais, comme l’homme social également dépendant de tout, ces deux caractères ne peuvent être séparés dans la littérature. Constance de Salm estime que l’homme de lettres possède un courage, une liberté d’expression et une force morale qui lui font oublier ses intérêts les plus chers, son bonheur même, pour exprimer librement ce qu’il croit vrai, juste et utile.

En 1806 également, elle publie chez Sajou une Épître sur les inconvénients du séjour à la campagne adressée à une jeune femme de trente ans qui veut renoncer à la ville. Cette épître inspirée par son état de solitude en Allemagne lui valut bien des remontrances, la perception de la campagne par les citadins étant différente de celle des campagnards qui, eux, connaissent bien la dure réalité du quotidien en milieu rural. 

Puis elle publia un poème Mes amis, tout d’abord inspiré par Girodet, peintre d’histoire et d’allégories, qu’elle étendit à la poétesse Adélaïde Dufrenoy, au politicien Louis Gohier et au peintre Carle Vernet. Elle décrit la libre et franche cordialité qui régnait alors dans leur société et espère que les jeunes littérateurs emportés par le désir de se faire un nom se rappelleront ainsi cette période révolue. Quoique la cordialité avec Carle Vernet puisse être sujette à question, Constance s'étant vertement opposée à Carle Vernet après qu'il eut exprimé tout rondement qu'avec lui un chat était non seulement un chat, mais encore un matou. 

En juin 1808, exactement le 3, Joseph de Salm est fait chevalier de l’Empire et quelque temps plus tard Alexandre de Théis se fixe à Laon dont il devient le maire, peut-être sur une recommandation de Joseph de Salm à Napoléon. En cette année 1808, Constance rédige de nombreux articles traitant de sujets de société et de la femme pour l’Athénée des Dames. 

En 1809, Constance de Salm donne une Épître à un vieil auteur mécontent de se voir oublié considérant que cet ouvrage renferme des vérités applicables non seulement à un vieil auteur mais encore à tous les vieillards. 

Également en 1809, Joseph, créé comte depuis le 24 février, acquiert un hôtel particulier sis au 97 rue du Bac, l’Hôtel de Ségur, construit en 1722. Dans ce même lieu, Germaine de Staël avait habité et tenu salon de 1786 à 1892, puis en 1795 et 1796. En 1810 Joseph de Salm fit décorer l’appartement du premier étage –antichambre, salon, bibliothèque- en style Empire par l’architecte Antoine Vaudoyer et le peintre Jean-Jacques Lagrenée. Constance allait y transférer son activité de la rue Richer et tenir, comme nombre de riches hôtels du faubourg Saint Germain, jusqu’en 1814, un salon littéraire, académique et aristocratique élégant, réputé mais « très fermé » selon sa nièce Joséphine. Un grand nombre de francs-maçons, repérés ci-dessous par le signe°,  avait coutume de s’y retrouver. Son influence est grande lors des élections à l’Institut ou l’Académie, car on y étudie avec soin, compétence et pertinence tout ce qui paraît ou semble innovant pour ensuite en faire état aux oreilles sensibles ou intéressées. Se retrouvait chez Constance de Salm un large éventail de célébrités Certains, dont les portraits sont en général ressemblants selon Constance elle-même, figurent sur l’estampe à l’italienne de 1806 visible en page de garde du tome 2 des Œuvres complètes publiées en 1842 chez Firmin Didot et A. Bertrand. Cette gravure intitulée par le Cabinet des Estampes Une soirée chez la Princesse de Salm, est le seul document présentant un portrait de profil droit de sa fille Clémence alors âgée de seize ans. Elle apparaît comme une jeune fille au visage modeste et doux, portant bonnet type coupole tronquée laissant déborder un chignon. Parmi les habitués (numérotés sur l’estampe) du salon de l’Hôtel de Ségur figurent beaucoup de gens de lettres et philosophes : Mesdames Victoire Babois, Louise Colet, Achille Comte, Adélaïde Dufrénoy, Delphine Gay qui deviendra de Girardin, Adeline Joliveau, de Montaclos, Anaïs Ségalas, Messieurs François Andrieux, Paul-Louis Courier, Alexandre Dumas fils, Étienne Clavier, Dominique Garat, Pierre Louis Ginguené°, Paul-Philippe Gudin, Louis Mathieu Langlès, Jean Louis Laya, Pierre Lemontey, Aubin Louis Millin, Ange Poisson de la Chabeaussière, Charles de Pougens, Pierre Paul Raboteau, Jean-François Thurot, Etienne Vigée, les imprimeurs Pierre et Firmin Didot, des artistes, les peintres Anne Louis Girodet, Pierre Narcisse Guérin, Jean-Baptiste Isabey qui trouvait Constance trop belle pour l’envelopper dans ses gazes légères, Jean Jacques Lagrenée, François Guillaume Ménageot, Hubert Robert, Carle Vernet°, les sculpteurs Jean Antoine Houdon°, Augustin Pajou° les compositeurs André Grétry et Jean Paul Martini, l’acteur François Joseph Talma, des hommes de science : le physicien et horloger Abraham Breguet , les botanistes Antoine Laurent de Jussieu, Jean-Baptiste Laschenault de la Tour, et Augustin Pyrame de Candolle, les naturalistes et géographes Alexander von Humboldt et John Pinkerton, les docteurs Franz Gall et Joseph Guillotin°, le géographe Edme Mentelle, l’ingénieur physicien Gaspard de Prony et des hommes politiques et nobles d’Empire : Emmanuel Sieyès°, François de Neufchâteau°, Louis Gohier sans oublier Caroline et Pauline, sœurs de l’Empereur qui viennent s’essayer à la romance avec des compositeurs habitués du lieu. Et Alexandre son frère.

Cette énumération pour montrer que Constance de Salm recevait des hommes et femmes de toutes sensibilités, des bonapartistes aux idéologues, des libéraux de la Décade philosophique aux francs-maçons° en particulier de la Loge des Neufs Sœurs°, fondée en 1776 par l’astronome Joseph Lefrançois de Lalande°, déjà familier du salon de la rue Richer. 

Le 16 février 1810, Constance de Salm adresse à Claude François de Menneval, secrétaire de Napoléon, sa fameuse Épître à l’Empereur Napoléon attirant son attention sur l’injustice flagrante dont est traité l’adultère selon que la personne flouée est l’épouse ou l’époux.

Le Conseil d’État avait adopté la veille des articles du Code pénal fort inéquitables. Dans le paragraphe Crimes et délits excusables, l’article 324 stipule qu’en cas d’adultère, le meurtre commis par l’époux sur son épouse ainsi que le complice à l’instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale est excusable.

A comparer avec l’article 339 classé dans le paragraphe Attentat aux mœurs : le mari qui aura entretenu une concubine dans la maison conjugale et qui en aura été convaincu sur la plainte de sa femme sera puni d’une amende de cent à deux mille francs.

Sans omettre l’article 337 : la femme convaincue d’adultère subira la peine d’emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au plus. Le mari restera le maître d’arrêter l’effet de cette condamnation en consentant à reprendre sa femme. Parallèlement, l’article 338 prévoit que le complice de la femme adultère sera puni de l’emprisonnement pendant le même espace de temps et, en outre, d’une amende de cent à deux mille francs.

Il n’est rien prévu pour la complice de l’homme adultère.

Constance de Salm ironise sur les conséquences fâcheuses d’un mari excessivement jaloux qui verrait des amants partout ! Elle réclame à l’Empereur des droits égaux pour hommes et femmes et sait être directe :

« Quelle main a tracé cet article barbare

Qui des lois, par des lois tout à coup nous sépare,

Consacre l’arbitraire et, pour un même tort,

Accable le plus faible, excuse le plus fort ?

Si l’époux vengeur te paraît excusable,

Réserve en ta sagesse une grâce au coupable.

Mais qu’il ne soit pas dit en ce siècle si grand

L’assassin d’une femme a le droit d’être innocent…

De quel droit un époux, notre premier appui,

Veut-il punir en nous ce qu’il excuse en lui ? »

Napoléon en fut, selon les sources, ému par ces vers. Il trouva fondées et sensées ces réclamations, même si elles provenaient d’une femme. Ainsi qu’il le montra par ses actes envers Germaine de Staël et l’exprima directement à Sophie de Condorcet, veuve du philosophe et sœur d’Emmanuel Grouchy, pourtant pas encore coupable de Waterloo : « Je n’aime pas les femmes qui se mêlent de politique ». Quelques jours après avoir lu l’adresse de Constance, lors d’une rencontre aux Tuileries, il vint à elle et lui dit « J’ai lu vos vers, vous avez raison, c’est bien, c’est très bien ». Constance de Salm apprit par ses relations que l’Empereur en parla plusieurs fois au Conseil d’État.. Des écrits de contemporains révèlent, qu’en fait, Napoléon aurait manifesté ses préférences pour le mutisme de la législation antérieure par cette boutade : « L’adultère est une question de canapé ! » En vain pour Constance. Le texte du code étant publié, rien ne fut modifié.

Le 1er avril 1810 Napoléon épouse en secondes noces l’archiduchesse Marie Louise d’Autriche, occasion pour Constance de publier chez J.B.Sajou à Paris Scène héroïque ou Cantate sur le mariage de l’Empereur où est chanté l’espoir de la patrie sur une musique de Martini. L’entente entre Constance de Salm et Martini fut aussi durable qu’excellente. 

C’est également en 1810 que le célèbre phrénologue Franz Josef Gall donne un ouvrage sur l’anatomie du cerveau et l’apparence extérieure du crâne. Il découvre, au-dessus des tempes, des bosses de la poésie, d’abord chez des amis poètes, puis chez Ovide, Klopstock, Schiller. Il vint en France mouler la tête du poète Gabriel Marie Legouvé, devenu fou après le décès de sa femme en 1810, ouvrit le crâne de Jacques dit l’abbé Delille pour faire remarquer aux sommités de la neurochirurgie présentes le développement considérable des circonvolutions placées sous les protubérances latérales de la partie postéro-supérieure des tempes des gens doués pour la poésie. Lors de sa rencontre avec Constance de Salm, il décréta qu’elle devait être un poète de talent, car, non seulement elle possédait les fameux bourrelets ou bosses, mais encore, ils étaient très proéminents ! 

 

Pour faire suite à sa passion découverte aux armées, Alexandre de Théis donne en 1810 chez Gabriel Dufour à Paris un Glossaire de botanique dédié à Antoine de Jussieu, dictionnaire étymologique de tous les noms et termes relatifs à cette science. 

 

Nous savons par un échange de courrier avec son cousin Paul-Louis Courier, alors à Florence, que Constance eut une grosse maladie au cours des premiers mois de 1810 ainsi qu’au début de 1811 : Se peut-il que vous soyez si souvent malade ? Vous êtes forte et la nature vous a donné ce qu’il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez vous point un peu livrée à la médecine ? Prenez garde et tenez pour sûr que cet art est un fléau de l’humanité. Constance avait fait la connaissance de son cousin Paul Louis vers 1797 grâce au magistrat helléniste érudit Etienne Clavier avec lequel elle échangeait des correspondances et qu’elle voyait régulièrement. Etienne Clavier correspondait par ailleurs depuis 1800 avec Paul Louis Courier qui partageait sa passion de l’hellénisme. Paul Louis Courier dédiera son premier ouvrage –L'Éloge d’Hélène – à Constance qui lui servit quelque peu de modèle. Le 12 mai 1814, Paul Louis Courier, 42 ans, épousera Herminie, dite Minette, la fille aînée d’Étienne Clavier, âgée de 18 ans. 

 

En 1811 et 1812, Constance de Salm continue sa vie d’épistolière, débutée en 1804 en partie à cause de ses séjours de plusieurs mois par an au château de Dyck puis à Ramersdorf. D’autant que l’ascension rapide de la comtesse de Salm dans l’aristocratie allemande fut à l’origine d’une multiplication du nombre de ses correspondants. En 1811, elle écrira un Discours sur les voyages et en 1812 une Épître sur la rime parue chez Colas défendant la rime faible et discutant de la nécessité de la rime riche ! Ce travail fera l’objet d’une controverse galamment polémique et brillamment rimée de Prosper Guerrier baron de Dumast, écrivain catholique, ardent régionaliste lorrain et fervent amateur de la rime riche. 

 

Le 18 février 1813, Clémence, 23 ans, qui vivait avec sa mère et son beau-père depuis le divorce de ses parents et avait du oublier les conseils maternels des Stances à Sophie épouse un quadragénaire, le colonel et baron d’Empire Louis Bernard Francq, né à Auxonne le 25 août 1766, soit une année avant sa mère. Le couple aura trois fils : Constant Louis Marie le 18 janvier 1814, Alexandre Bernard Sémétrius le 19 octobre 1815 et Félix Adolphe le 12 août 1817. Les registres d’état civil de Paris font bien état de trois enfants et non de deux ; certains ouvrages semblent confondre ou ne faire qu’un d’Alexandre et de Félix.

 

En 1814, Constance publie chez Didot une Épître sur la philosophie adressée à un misanthrope qui se croit philosophe. 

Le 6 avril 1814, Napoléon abdique une première fois sans conditions, puis une seconde fois le 22 juin 1815. Les habitués du salon de la rue du Bac se dispersent, tiraillés par des divisions de penser conduisant à des conflits et à la formation de factions. Constance part plus longuement pour Dyck et Ramersdorf qui lui paraissent alors plus des ports que des exils. Cependant elle reste en contact par courrier avec ses amis parisiens. Ainsi Charles Alexandre Amaury Pineux dit Amaury-Duval, père du peintre de renom, qui fut diplomate et homme de lettres, lui écrit les 22 août 1814 et 3 septembre 1815 pour l’informer de la situation à Paris, de la suspension de la liberté de la presse, du pillage et de l’occupation de sa maison de Montrouge, du devenir d’amis communs et de littérature. 

Suite au traité de Versailles, la principauté de la Roër est restituée à l’Allemagne. Le comte Joseph est fait prince, Constance devient princesse.

 

 

 

 

 

 

LA FEMME SENSIBLE 

 

 

 

En 1816, l’Académie française met au concours un sujet auquel la princesse de Salm répond en 1817 par un Discours sur Le Bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie qui lui vaudra une mention honorable et sera publié chez Didot.

En 1817, elle publie quelques vers sur Les Femmes politiques, domaine toujours inaccessible à la moitié des citoyens de ce pays au seul motif qu’elles sont femmes. Elle reproche aux hommes de ne pas vouloir impliquer les femmes dans leurs discussions politiques et ne voit pas ce qui justifie cet ostracisme. 

Le 4 décembre 1818, le colonel Francq décède à Paris à cinquante-deux ans ; il sera inhumé au Père-Lachaise dans une sépulture temporaire. Veuve à vingt-huit ans avec trois enfants en bas-âge, Clémence partagera son existence entre Paris et l’Allemagne. 

En 1818, Constance, qui n’utilisera jamais son titre de princesse dans ses écrits, fait la connaissance, aux eaux d’Aix-la-Chapelle, de la princesse Thérèse Mathilde von Mecklembourg Stulitz, devenue par son mariage Von Thurn und Taxis, belle sœur du Roi de Prusse. Elle a quarante-six ans, Constance cinquante et un. Leur correspondance qui durera plusieurs années prendra une place importante dans la vie et l’œuvre de Constance de Salm.

Ce sera elle qui enverra la toute première lettre. La princesse Thérèse répond : « A peine arrivée à Francfort, j’ai reçu votre lettre. Imaginez ce que son contenu me fit ressentir. C’est infiniment doux, Madame, de savoir que je vous manque…que vous m’aimez…Avez vous besoin que je vous dise que les mêmes sentiments sont dans mon cœur ».

La lettre par retour de Constance exprime la même émotion en vers :

« Cette sympathie qui nous transporte malgré nous

C’est une tyrannie d’amour, de sentiments, de goûts

C’est tout cela et encore plus… » 

Type même de l’amour romantique du début du XIXème siècle, sans composante sexuelle, a fortiori homosexuelle.

Des bords du Rhin, loin de son salon comme de ses amis de Paris, Constance de Salm développe un réseau important de correspondants, comparable à un salon mobile, conversant tout au long de voyages, ou bien à un forum littéraire itinérant. Les volumineuses archives montrent que Constance cherche désormais à se situer comme une philosophe échangeant avec ceux qu’elle nomme ses fidèles : des gens de lettres, savants, académiciens et même le prince primat Charles d’Alberg. La large diffusion de ses pensées auprès de correspondants de la presse et des salons est une tactique visant à promouvoir ses travaux et diffuser plus largement ses épîtres, nouvelles et pamphlets. Ces échanges de courriers lui apportaient une foule d’informations de correspondants devenus « amis » (leurs courriers débutent par Charmante amie  ou Bonne et aimable muse) lui parlant par écrit de politique, littérature, arts, sciences et de sujets plus personnels comme s’ils lui glissaient quelques confidences à l’oreille. Quand son vieil ami Jean-Baptiste Sanson de Pongerville fut élu à l’Académie française, il lui avoua que c’était elle, Constance, qui aurait mérité cette nomination : « La nature vous a accordé le talent, mais nous avons réservé les couronnes pour nous-mêmes (les hommes) »…Le panthéon littéraire était bien l’exclusivité des hommes !

Constance de Salm reprend son action militante de défense des droits fondamentaux de la femme, demandant aux sociétés savantes de reconsidérer leur position : « Enfin, hommes et femmes ne sont pas deux espèces différentes ! …Les femmes ne sont pas limitées en raison de leur sexe…Les femmes – sous-entendu : référez-vous à mon action – montrent leurs aptitudes intellectuelles et expriment des concepts tout aussi profonds et pertinents que ceux des autres gens de lettres dans les lycées, les sociétés savantes, les salons, la presse » Constance réclame, au nom de la raison et de la justice l’accès à toutes les sphères publiques en fonction de ses capacités personnelles et non de son sexe. Son militantisme déterminé visait également à sensibiliser les femmes tout en se situant comme la tête pensante et active du mouvement. Elle adresse des lettres, des nouvelles, des copies de ses œuvres à une large population de femmes s’étendant de son élève Sophie de Salis, vivant en recluse en province, à la princesse Pauline Borghèse, sœur de l’Empereur, en passant par toutes les femmes de lettres, celles tenant salon, toutes les cibles pouvant faire circuler ses ouvrages et pensées. Elle reçut beaucoup de louanges et des propositions de participer à de nombreuses initiatives ou travaux littéraires. Mais Constance aimait sa propre liberté; elle voulait rester maître d’œuvre, conserver la haute main sur ses pensées, son influence et ses supports et n’être impliquée, au pire intégrée, dans aucune structure associative quelconque, ni sembler cautionner des idées ou des actions dont elle n’aurait pas la maîtrise sur le fond ou la forme. De fait, l’aisance financière de la princesse de Salm la libérait de tout souci de trouver des subsides donc de toute dépendance pécuniaire et éditoriale. Elle put ainsi se concentrer sur la recherche de la renommée et non de subventions ou salaires; elle ne contribua qu’occasionnellement à des publications féministes.

Vis à vis d’autres femmes en vue, elle choisit de conserver ses distances, sans nul projet d‘alliance avec deux femmes de lettres contemporaines confirmées comme la comtesse de Genlis et Madame de Staël. Étant sur des voies parallèles, les femmes de lettres de premier plan ne purent tisser un réseau de pression, de systèmes d’influence ni développer de stratégie commune. Constance préféra forger des relations d’amitié avec des admiratrices, Sophie de Salis ou Aglaé Laya, ou aider de jeunes talents, telle Delphine Gay-de Girardin, dont elle soutenait les réussites, s’en réjouissant sans souci de récupération. Cependant, Constance de Salm se situe dans ses correspondances comme supérieure à la plupart des femmes et certains hommes. La princesse Thérèse von Thurn und Taxis, de statut social au moins équivalent à celui de Constance, signait Votre très humble servante après avoir écrit :  « Si seulement j’avais votre plume et votre talent ». Cette volonté d’affirmation de soi, de domination et de contrôle est constante dans les courriers de Constance dont aucun ne révèle le moindre exemple de soumission à l’un ou l’autre de ses correspondants. Dans ses cahiers, Joséphine écrira que sa tante était franche, douée d’un rare esprit et d’un vrai talent poétique, mais la dépeindra comme colère, tranchante, orgueilleuse de sa supériorité. Constance de Salm : Un cœur de femme, un cerveau d’homme. 

Au printemps 1820, Constance diffuse chez Arthus Bertrand une Épître à un Honnête homme qui veut devenir intrigant, cri d’indignation envers les bassesses des intrigants titrés de la Restauration qui spéculaient alors sur les désastres de la France après la chute de l’Empire auquel elle restait très liée :

« Tu veux être intrigant ; c’est sans doute un moyen

De parvenir à tout en ne méritant rien.

Mais comment, plein d’honneur, à ce métier infâme

Espères-tu plier ton esprit et ton âme ?…

Ne sens-tu pas qu’il est, dans l’art de dénoncer

D’aduler, de trahir, de perdre, de blesser

Une perfection que tu ne peux atteindre,

Un avilissement que tu ne sauras feindre,

Un talent tout à part et qui semble ici-bas

Le partage honteux de ceux qui n’en ont pas ?…

Rien ne peut les troubler, ils profitent de tout

Les règnes ont passé, l’intrigant est debout

Et si dans les projets que sans cesse il machine

De son pays entier il causait la ruine

On le verrait encore, habile à tout braver

Sur ses débris fumants chercher à s’élever… »

Tout le monde politique lut. Beaucoup durent murmurer. Mais silence dans la presse et les publications.

 

Le 14 juin 1820, Agathe Clémence baronne de Francq est assassinée dans le château de Ramersdorf où elle séjournait avec sa mère et ses enfants. Au chagrin de Constance s’ajoute très vite une colère indignée lorsque des journaux allemands rapportent des faits inexacts atteignant à l’honneur de la défunte et de sa famille : le crime ferait suite à une romance à scandales entre Clémence et son assassin. La princesse Thérèse se rapproche alors de Constance : « Ma sœur et tendre amie, je n’ai que mes larmes à vous offrir »…lui apportant réconfort, aide et conseils en ces moments tragiques. La princesse Thérèse remettra directement au Roi et au prince Hardenberg tous les documents nécessaires permettant de rétablir l’exactitude des faits entourant l’assassinat de Clémence, ne supportant pas que le déshonneur salisse sa mémoire. La Gazette officielle de Berlin du 29 juillet 1820 prend acte : Le meurtre commis dans le château du prince de Salm-Dyck ayant été raconté dans plusieurs feuilles publiques d’une manière incomplète et même contraire à la vérité des faits, il est à propos de rectifier ces narrations. Un aide de camp du prince de Salm-Dyck, nommé Althof, âgé de vingt-sept ans, avait reçu l’ordre de quitter le service du prince pour des propos inconvenants tenus envers la défunte qu’il avait poursuivie de ses assiduités devant témoins et à laquelle il avait réclamé de l’argent. Sans parvenir à ses fins. Le 14 juin, sous prétexte de maladie, il refusa d’assister aux exercices de la Landwehr. Alléguant qu’il voulait prendre congé de la famille du prince, il se fit conduire par une dame de compagnie jusqu’à l’appartement de la baronne de Francq, fille de la princesse de Salm-Dyck, veuve d’un officier d’état-major français. Les nombreuses personnes qui l’ont connue la décrivent comme une jeune femme de caractère doux, mère de trois jeunes enfants dont elle prenait grand soin et une personne de mœurs irréprochables. La dame de compagnie témoin de la scène du meurtre rapporte qu’Althof lui reprocha dès son entrée d’être la cause de son renvoi tandis qu’elle aurait pu faire son bonheur par un seul mot (sic). La baronne lui reprocha de tenir pareil langage, lui dit qu’elle n’avait pas d’argent, trois enfants à élever et qu’il ne saurait être question de mariage. Althof sortit alors un pistolet de sa poche, visa la tête de la baronne qui s’écroula dans les bras de sa dame de compagnie. L’assassin se tira immédiatement une balle dans la bouche. Althof avait prémédité cet acte. Des lettres laissées au prince, à l’intendant du château et à des personnes de connaissance ont été trouvées chez lui ou remises par leur destinataire. Elles ont été déposées au Tribunal de Justice. On s’accorde à dépeindre l’assassin comme fier de sa propre personne, dénué de principes et notoirement endetté. Son renvoi du service du prince lié à sa conduite inacceptable envers feue Madame la baronne de Francq l’a porté à commettre ce geste irréparable.

La vérité rétablie, l’honneur sauf de la famille n’apaisent pas franchement Constance. Elle cesse toute activité et s’enfonce dans une dépression réactionnelle. La princesse Thérèse est un soutien moral primordial et indispensable : « Vis pour ton mari, vis pour tes petits enfants…pour moi ». Avec le drame, le tutoiement est arrivé entre les deux femmes. Sa présence fraternelle aura contribué au retour de Constance vers la vie. Son aide de secrétaire l’aidait à une reprise très progressive de l’écriture.

 

Alexandre de Théis était retourné à son goût pour l’Antiquité pour faire éditer chez Maradan, à Paris, en 1821, un excellent roman archéologique destiné à faire connaître l’Italie antique et les institutions romaines. Le voyage de Polyeucte ou Lettres romaines rencontrera un vrai succès et fera la renommée littéraire d’Alexandre. Il sera réédité quatre fois en deux ans, traduit dans toutes les langues européennes, adopté par l’Université de France et envoyé aux bibliothèques des collèges royaux. Louis XVIII, latiniste émérite, prendra la peine de lire l’ouvrage dont il félicitera l’auteur, fait rare pour ce personnage.

Parallèlement à cet excellent travail, Alexandre de Théis fera paraître deux romans mi-sentimentaux mi-exotiques : en 1818 Mémoires d’un espagnol (dont la première édition est anonyme) et en 1825 Mémoires d’un français qui, selon la critique de l’époque, traitent d’une obsession fondamentale de l’auteur : l’éveil à l’amour d’un adolescent pur et timide. 

 

Trois années ont passé depuis l’assassinat de Clémence.

En 1823, Constance explique dans une lettre adressée à la princesse Thérèse qu’elle se sent sur le sentier de la guérison. A cinquante-six ans, elle refait des séjours dans le Paris de fin de règne de Louis XVIII, occupé par l’expédition d’Espagne pour restaurer Ferdinand VII. Elle y reprend une activité de salon, ce qui lui remémore le bon vieux temps de l’Empire, sa jeunesse, sa célébrité….Un journaliste écrit : « Une dame âgée apparut, grande, majestueuse, encore belle. C’était la princesse de Salm, esprit noble et supérieur qu’une grande fortune n’avait point enivrée et qui, des hauteurs de son élévation, savait ne méconnaître aucun de ses anciens amis ». Girodet en était un. Il courut au devant d‘elle avec empressement. Son caractère enclin à la gaîté ne s’amusait guère de la médisance qu’elle décourageait par son grave maintien. Le poète et auteur dramatique Jean Pons Guillaume Viennet, ami de longue date assure que cette amie fidèle en amitié était la plus indulgente des femmes, qu’elle n’abandonna ni ne perdit jamais aucun ami, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Cet académicien, philosophe promeneur au Père-Lachaise, ajoute que sa verve était infatigable, qu’elle était douée d’une vraie facilité d’improvisation ayant lui-même assisté à un assaut d’esprit d’environ une heure entre Constance et le baron de Carrion-Nisas. 

Ses lettres recommencent à parler littérature, puis la correspondance entre Constance et Thérèse s’espace, chacune reprenant ses occupations d’avant.

Vers cette époque, peu de temps après le décès de son premier époux, le mariage princier de Constance et Joseph de Salm fut religieusement régularisé et béni sans solennité par un prélat catholique allemand. 

 

En 1824, Constance dédie à Thérèse son dernier roman Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sensible ou Une grande leçon. L’ouvrage se développe sous la forme de quarante six lettres écrites, sauf une, par une amante blessée et angoissée, entre un mercredi à une heure du matin et un jeudi à la même heure, après avoir vu l’homme qu‘elle aime partir avec une autre. « Vous avez remarqué cette femme ; et moi, je ne voyais que vous ». La quarante cinquième émane de l’homme aimé accompagnant un billet.

Chaque lettre exprime un sentiment différent pouvant émouvoir, faire battre ou égarer le cœur d’une femme, la faire passer tour à tour de l’excès de la jalousie à la confiance, du désespoir à la tranquillité, du délire au raisonnement, de l’oubli de toutes les convenances à l’indignation de l’honneur. Constance dira que son intention première n’avait pas été de faire un tableau complet de cette multitude de vives sensations qui sont, en quelque sorte, le secret des femmes, mais de montrer jusqu’à quel point elles peuvent les égarer et de leur donner, par-là, une utile et grande leçon. Elle regretta que l’on n’ait pas vu cette finalité, pourtant figurée dans le sous-titre. Mais elle comprit que les lecteurs, entraînés par le sujet et les tendres agitations dramatiques de l’héroïne sont arrivés à la fin de sa pénible journée sans avoir pensé à se rendre compte du but moral que Constance avait voulu donner à son ouvrage. Elle voulut également que le dénouement ne soit pas tragique afin que l’œuvre reste une étude du cœur de la femme et ne devienne pas une tragédie. Commencée vers 1802 – 1803 pour répondre aux reproches qui lui avaient été faits quant au ton sérieux et philosophique de ses ouvrages, Constance avait maintes fois délaissé ce qu elle nomma le « petit roman » qui ne cadrait pas avec ses autres productions. Voulant, par cette étude du cœur d’une femme, instruire et mettre en garde, chaque nouvelle tentative de poursuivre lui faisait découvrir de nouvelles sensations à exprimer, tant et si bien que la tâche lui paraissait monumentale et aussi vaste que la multiplicité des sentiments. Le temps passa. Elle reprit son petit roman à cause d’un besoin impérieux de fortes distractions, sur les bords du Rhin, loin de son pays tant éprouvé, pendant la période finale des guerres napoléoniennes et la Terreur blanche, en 1814 et 1815. Finalement, elle alla au terme de ce roman mettant en lumière les cordes sensibles et passionnées de Constance telles qu’elle ne les avait jamais laissées s’exprimer. La réponse aux critiques dut attendre encore de nombreuses années, car, quoique décidée à le publier, Constance trouvait ces lettres si différentes de ses autres ouvrages ! Vingt ans après les premières lignes, après s’être assurée que ces quarante cinq lettres pouvaient bien avoir été écrites en vingt quatre heures, en prenant en compte les intervalles qui doivent les séparer, Constance se décida. En complément à la profondeur de son esprit, à la force de son raisonnement, au sérieux de ses ouvrages, la Muse de la Raison montre qu’elle sait également émouvoir, qu’elle possède une vraie sensibilité qu’elle livre avec bonheur.

Ce roman reçut un énorme succès tant en France que dans les pays étrangers et fut traduit, comme la plupart de ses écrits, en anglais et en allemand. La première édition parue chez Arthus Bertrand à Paris en 1824 portait comme nom d’auteur Princesse de S°°° ; les suivantes développaient le nom en entier. L’académicien Pongerville résumera les éloges en ces mots : espèce de roman sans intrigue, sans événements, où l’auteur inspire le plus vif intérêt par la peinture délicate et vraie d’une âme ardente que l’excessive sensibilité, l’inquiétude d’un amour extrême livrent aux angoisses d’une déchirante alternative. Le style est chaleureux, rapide comme les chocs mobiles de la passion, est toujours empreint de la spontanéité qui en retrace toutes les nuances.

 

La même année, Constance donnera au Mercure et Moniteur des Stances sur le Romantique et la vieille école, qu’elle a écrites à Dyck. Elle se situe comme une auteur classique et demande aux romantiques de la nouvelle génération de prendre en compte l’existence d’un type de littérature classique qui les précède. Des sources rapportent que Constance de Salm accordait son estime aux talents de Lamartine et Victor Hugo et des hommes de lettres de la nouvelle vague. Cependant elle exprimait ses craintes qu’ils perdent leur cause en voulant aller trop loin (sic). Malgré l’émergence et le développement du romantisme en Europe, dont en France, elle ne modifia pas d’un pouce sa façon de penser et d’écrire. Son talent, son art structurellement classique et moral, raisonné, ne pouvait se prêter au style osé et intimiste du romantisme. Outre cette question de forme, Constance était ulcérée par la façon cavalière voire méprisante dont des tenants de ce mouvement traitaient des auteurs qui étaient, pour elle, la référence. Constance écrit que la vanité les égare, et aussi, que le fait qu’ils s’estiment plus que le génie des autres leur portera malheur. Sur le fond, elle ne comprend pas pourquoi contester la prééminence des écrivains qui sont l’honneur de la France littéraire. Constance paraît vouloir prouver aux romantiques et aux nouvelles doctrines que, dans les Lettres et les Arts, il est des principes invariables reconnus nécessaires qui ne doivent pas être désavoués. Un demi-siècle plus tôt, son père lui prodiguait l’éducation d’un voltairo-rousseauiste. Voilà vingt quatre années que Germaine de Staël, affirmait, en écho à Voltaire, qu’il n’y avait pas, en littérature, des goûts absolus, mais des goûts relatifs. Ces deux grandes dames de la littérature auront suivi, au cours de leur vie contemporaine, des chemins définitivement différents sans nul point commun ni par le fond, ni par la forme. En mai 1830, Victoire Babois rédigera une Épître aux romantiques (publiée en 1834) dont le fond est voisin de celle de Constance mais qui s’apparente plus à un pamphlet incisif et aigre.

 

1825 fut une année marquée par des disparitions dans l’entourage de Constance

Fin décembre 1824 ou au tout début de 1825, Constance de Salm apprend le décès du peintre Anne-Louis Girodet de Roucy, ami de plus de vingt ans, survenu le 9 décembre 1824 alors qu’elle séjournait en Allemagne où Girodet était aussi connu qu’en France. Elle publia chez Didot un poème en vers Sur la mort de Girodet. Il avait fait son portrait en 1814. Ce portrait, sculpté par Roger, figure en tête du tome 1 de ses œuvres complètes éditées en 1842 chez F.Didot. Des lithographies furent gravées d’après ce portrait de Girodet par Nicholas Eustache Maurin, Zéphirin Belliard et imprimées par Rosselin, éditeur à Paris.

Au début du printemps 1825, ce sera la nouvelle de l’assassinat de Paul Louis Courier le 10 avril. Les circonstances de ce crime n’ont pas manqué de bouleverser Constance. Louis Frémont, un jardinier de P.L. Courier devenu garde-chasse de la propriété de La Chavonnière, à quelques lieues de Tours, lui tira un coup de fusil et les frères Dubois dont Pierre, un jardinier devenu premier valet par les bons soins de Minette Courier dont il était l’amant, l’achevèrent. Peut-être furent-ils aidés de leur père, avec des outils de jardinage. Les mobiles sont nombreux. Paul Louis Courier était un maître à l’esprit tracassier, ladre – les paysans l’avaient surnommé le rogneur de portion -, intransigeant, violent avec sa femme, laquelle était aussi appréciée qu’il était détesté. Quand il apprit la grossesse de son épouse puis son infortune conjugale, le pamphlétaire bourru renvoya l’amant, retira la conduite de l’exploitation des mains de sa femme et parla au voisinage de son intention de vendre le domaine. La disparition d’un tel homme ferait bien les affaires de ses gens. La justice acquitta les criminels malgré des preuves évidentes de leur culpabilité. Louis Frémont avoua l’assassinat et la complicité des frères Dubois peu de temps avant son décès. 

La même année, la princesse Thérèse apprend à Constance la mort de son fils tout juste âgé de vingt ans. Elle ne lui répond que quelques semaines plus tard. Il en sera de même lorsque Thérèse lui apprendra le décès de son époux en 1827. Loin de lui apporter le réconfort qu’elle reçut après l’assassinat de Clémence, Constance ne débute pas même ses lettres par des condoléances, mais des nouvelles de ses travaux et succès littéraires, sa renaissance publique. Face aux deuils de son amie, Constance lui écrit que rien ne la rend plus heureuse que d’obtenir des succès qui lui prouvent que la peine horrible qui l’a abattue ne l’a pas annihilée comme elle l’avait souvent pensé. « Je suis re-née à la vie littéraire par mon travail comme je le fus à la vie grâce à mon petit-fils…Voilà bien du bonheur ». Surprenantes condoléances ! Chacune était retournée dans un monde et une époque où elles ne se connaissaient pas. Leurs rares échanges sont devenus des nouvelles du lignage pour Thérèse et de son immortalité littéraire pour Constance.

 

1828 s’annonce sous de bons auspices. Le grand ouvrage d’Alexandre de Théis, accueilli par des critiques plus qu’élogieuses, sera imprimé chez Casimir et édité chez Grimbert à Paris, tout d’abord en 1828 sous le titre Politique des nations puis réédité chez le même libraire en 1829 comme Précis de l’histoire universelle des peuples anciens et modernes ou Politique des nations. Il s’agit d’un ouvrage de philosophie historique, de lecture agréable parce qu’instructif sans être trop vulgarisateur et creux ni trop chargé d’érudition savante et verbeux. Alexandre de Théis, tout à la fois marqué par l’éclectisme et le rationalisme des Lumières valorisées par son père, la politique du Juste Milieu de la Restauration et l’individualisme bourgeois se situe entre des idéologues comme Condorcet, Destutt de Tracy, Sieyès et un sociologue interrogateur comme Tocqueville. 

La même année, Joséphine de Théis, fille d’Alexandre, fait apparemment un beau mariage avec Auguste Paul Louis de Saint Cricq Aramitz, 'né à Paris le 27/01/1804) propriétaire à Laon, auteur en 1822 de Poésies diverses, et de Traduction de vingt fables nouvelles extraites du manuscrit de Perotti, avec le texte en regard, tirée à soixante exemplaires par l’imprimerie d’Egron à Paris. Il est le fils de Jeanne Clémence Le Nain et Pierre Laurent de Saint-Cricq, ex conseiller d’état, ex directeur général des douanes, ex député de Seine et Marne puis des Basses Pyrénées lors de la Restauration, alors ministre du commerce et des manufactures, portefeuille créé pour lui dans le ministère Martignac ; sous Louis-Philippe, il deviendra pair de France en 1833 et président du conseil général des Basses Pyrénées de 1833 à sa mort le 25/02/1854 à Pau. Selon les habitudes patriarcales de la haute société, les jeunes mariés s’installèrent sous le toit de l’hôtel du ministère après leurs épousailles. Mais la vie commune ne durera pas. Auguste de Saint Cricq était bien connu du Tout-Paris pour ses plaisanteries de collégien, que d’aucuns diagnostiquèrent des comportements vésaniques. Dans les cafés du boulevard, il saupoudrait sa salade avec du tabac à priser, prenait une salière pour sucrer son thé, achetait 3 glaces à Tortoni, en avalait goulûment une et versait les deux autres dans ses bottes pour se refroidir les pieds, ou bien, en hiver, il ficelait ensemble les fenêtres du Café anglais pour les ouvrir toutes à la fois et geler les clients. Au théâtre, pendant les représentations, il allait parler aux acteurs en scène ou passait du punch flamboyant aux musiciens du Théâtre de la Porte Saint Martin. On le voyait aussi arriver à Longchamp trônant sur un corbillard. Son frère Jules de Saint Cricq (né le 09/03/1796 Paris) avait épousé le 15/04/1819 Hermine Drouyn de Lhuis (née à Paris le 16/04/1802) sœur d'Edouard Drouyn de Lhuys, 4 fois ministre des affaires étrangères de Napoléon III.

 

 

 

 

 

NOBLE ET SAGE

 

 

 

En 1828, Constance prépare ses Pensées et fait paraître chez Didot une Épître sur L’Esprit et L’aveuglement du Siècle. Dans cette épître louangée par les journaux, une des meilleures de Constance de Salm, elle allie les vues politiques aux idées philosophiques, peint avec autant d’impartialité que de talent et de sévérité les grands événements, les fautes et les malheurs qui ont motivé l’admiration et les regrets de la France et de l’Europe. Pour Auguste de Roosmalen, secrétaire de la Société d’Emulation, jamais une femme de lettres ne s’est montrée à la fois plus penseur, plus poète et surtout plus philosophe.

La même année paraît un fragment d’un travail plus conséquent : « Des allemands comparés aux français dans leurs mœurs, usages, vie intérieure et sociale ». Compte tenu de réclamations de journalistes allemands concernant ce fragment ne traitant que des femmes des deux pays, considéré comme dévalorisant pour la femme allemande, Constance décide de reporter sine die la publication, expliquant que des souvenirs du passé entraînent encore de vieux préjugés. Dans un cadre inverse, Madame de Staël avait projeté de publier un ouvrage sur la culture allemande : « De l’Allemagne ». Le 24 septembre 1810, tout le tirage avait été saisi et détruit sur ordre de Napoléon. L’auteur eut 24 heures pour s’exiler et ne put publier qu’à Londres en 1814. Constance n’eut pas plus de chance, cette fois par pression de l’Allemagne.

 

En 1829, Thérèse écrira à Constance qu’elle n’a pas eu le temps de lire ses Pensées. Il y en avait 173 dans la première édition d’Aix-la-Chapelle qui a été publiée quelques mois plus tôt. Ce nombre sera porté à 317 dans les deuxième édition de 1835 chez Arthus Bertrand et troisième de 1836 chez Firmin Didot. Et pourtant, ces Pensées de 1829 eurent, dès leur publication, un très grand succès et furent rapidement rééditées. Sous la forme des Pensées de La Bruyère, le recueil est le fruit des observations de sa vie entière. Constance a plus de 60 ans. Elle traite avec conviction de la condition de la femme, de son éducation négligée, de l’attitude machiste des hommes, autant de réflexions pleines d’authenticité, de rectitude, de lumière. Elle aborde, sous un aspect philosophique, les problèmes majeurs de la société de cette époque en montrant une intime connaissance du cœur humain dont les moindres mouvements sont si profondément sentis, si parfaitement caractérisés dans chaque tableau que le lecteur croit trouver le peintre éloquent, le confident intime et l’interprète de ses propres pensées. Le mari de Constance apporta un soin tout particulier à l’édition des Pensées.

 

C’est en 1829 que le sculpteur Pierre Jean David d’Angers fit un buste de profil droit de Constance et un médaillon en relief en bronze. A cette époque, Mélanie Waldor, maîtresse d’Alexandre Dumas Père depuis deux ans, écrira : «  Je l’ai vue belle, royalement belle. Elle avait alors plus de 60 ans, à l’âge où d’ordinaire la beauté n’existe plus ». Dans ses cahiers, Joséphine dorénavant marquise de Saint-Cricq fera la même observation sur la beauté et la prestance de sa tante.

Constance fit l’objet d’autres portraits dont restent traces écrites. Son portrait de profil gauche fut exécuté au physionotrace par son inventeur Gilles Louis Chrétien autour des années 1805-1810, puis vraisemblablement dans les années 1820, toujours au physionotrace par Edme Quenedey des Ricets (profil droit). Ces petits cuivres d’environ six centimètres de diamètre étaient répertoriés par le département des Estampes de la BNF en 1940. Le compte rendu de la réunion la Société des Bibliophiles bretons du 27 mai 1891 rapporte qu’un portrait de Constance de Salm gravé par Lareynie (?) fut offert à cette Société par Alexandre Perthuis de Nantes.

 

Le baron Charles de Théis, fils d’Alexandre, est devenu diplomate puis consul général de France. De ses missions - où sa sœur Joséphine ira le visiter avec son fils - et de ses voyages il ramènera des souvenirs archéologiques. Chargé d’affaires dans le Bassin méditerranéen dont la Tunisie, il explora Carthage et recueillit une collection d’antiquités dont des souvenirs de Scipion, de Saint Cyprien et Saint Louis. Il fit un vrai musée dans le domaine familial picard du Castel de l’Aventure. Toutes les pièces, chambres et corridors étaient ornées d’émaux de Limoges, de porcelaines de Saxe et de Chine, de faïences françaises, italiennes, hollandaises, chinoises datant d’Alexandre son père, de vitraux de Vienne et de Bohème, de monnaies anciennes, de meubles anciens, tableaux, tapisseries, miniatures…Trois pièces importantes étaient exposées : un portrait en émail de François Ier, une tabatière ayant appartenu à Marie-Antoinette et un triptyque montré à l’Exposition universelle de 1767. Charles de Théis fut également un restaurateur passionné d’antiquités. Rimeur à ses heures comme le furent son père et son grand-père, il donne en octobre 1830 trois pièces en vers, deux traduites de Schiller : Le chevalier de Tallenbourg, ballade chevaleresque, et l’Idéal, peinture gracieuse des illusions dont se berce l’âme lors de la jeunesse, illusions perdues une à une ; heureux quand l’amitié survit à tant de déceptions et quand l’étude allège encore la dette de l’éternité ainsi qu’une troisième de Mathison, poète helvétique de langue allemande écrivant dans le goût romantique de Lamartine que Charles de Théis fait connaître en traduisant Le lac de Genève. 

1830, bataille d’Hernani. Aucune réaction de la princesse de Salm. 

En 1831, Constance publie chez Sédillot et Didot une Épître aux Souverains absolus. Comme celle de 1828 cette épître vient en écho aux désordres, fanatismes et menaces de l’Europe du temps. Elle donne libre cours à ses idées philosophiques et ses considérations sociales et politiques avec l’énergie et la puissance de raisonnement qui la caractérisent. Elle s’insurge de nouveau avec force sur l’oppression, l’esclavage que l’on fait peser sur les femmes : « Nul de vous n’aperçoit ce qui nous frappe tous ? ». Les critiques littéraires jugent : « Les souverains ont sans doute fermé l’oreille aux conseils du talent et de la raison. Constance de Salm fait preuve d’un grand courage en leur montrant ainsi la vérité sans aucun voile, surtout compte tenu de sa position sociale. Elle répond le 10 juin 1831 : 

« Pour juger ces rois ce n’est point du courage

Qu’il m’a fallu, mais un vrai sentiment,

Une sage fierté, l’horreur de l’esclavage,

L’amour de la justice, éternel aliment des âmes

Dont l’honneur fut toujours le partage ».

 

En 1832, Son Altesse Princière Constance de Salm-Dyck se porte actionnaire de La France littéraire, périodique créé par Charles Malo, moyennant un intérêt annuel de six pour cent du capital investi. La France littéraire se positionne comme une publication de haute littérature, grave, utile, instructif qui se fait l’écho de toutes les nouvelles littéraires et scientifiques destinées au fonctionnaire public, au bureau de l’homme studieux, au salon de l’homme du monde et aux archives des sociétés savantes, bibliothèques publiques, académies, collèges et institutions. Ce positionnement est en ligne avec le positionnement propre de Constance de Salm, quelque peu teinté d’élitisme. La France littéraire est éditée tous les deux mois. Chaque numéro fera plusieurs centaines de pages. 

En 1833, Constance donne chez Firmin Didot ce qu’elle considérera comme son œuvre maîtresse, la plus conséquente. Il s’agit d’un poème historique de douze mille vers qui représente ses mémoires auquel elle a donné le titre Mes Soixante Ans ou Mes Souvenirs politiques et littéraires. Elle dépeint sa vie, son histoire littéraire, ses luttes et sa passion pour le respect de chacun, la nécessaire et juste égalité des droits, son sens de la probité et de l’équité. L’académicien Sanson de Pongerville situe Mes soixante ans comme un grand tableau des révolutions politiques, morales et littéraires, tracé d’une main habile et ferme.

Les Trois Glorieuses de juillet 1830 auraient servi de catalyseur pour la composition de cette profession de foi républicaine. Constance de Salm considère que ce mouvement révolutionnaire a libéré la France du joug humiliant de la Restauration et de Charles X. Depuis 30 ans, on va enfin pouvoir respirer librement soupire-t-elle alors pleine d’espoir.

Amaury Duval, lui écrit dans une lettre du 15 août 1830 : » Hé bien, Madame, que dites-vous des parisiens ? Ne sont-ils pas habiles dans l’art des révolutions ? En trois jours, ils renversent un trône, chassent un roi et en prennent un autre. Puis, ils vont tranquillement reprendre leurs travaux quotidiens ! » 

Constance enverra un exemplaire de Mes soixante ans à la princesse Thérèse. Cet envoi scellera définitivement leurs divergences de sensibilités politiques et sociales. En effet, Thérèse répondit son étonnement que quarante années n’aient pas modifié les illusions de Constance et sa surprise qu’une femme « Comme vous, chère princesse, puisse regretter le temps de la Terreur ». Dans sa dernière lettre, où elle vouvoie Constance, la princesse Thérèse von Thurn und Taxis ajoute que les personnes qui ont grandi en Allemagne pendant cette période – elle était née en 1772 – ont vu dans leur jeunesse tant de français fuir la Révolution dont ils détaillaient les brutalités, crimes et injustices, puis leur pays d’Outre-Rhin brisé par les guerres incessantes de Napoléon. Elle ne peut en conséquence cautionner des conceptions révolutionnaires et s’en excuse avec dérision, passant du Chère Princesse à Madame pour rappeler son rang. Elle conclut : « La médiocrité de mon esprit et ma manière prosaïque de penser m’interdisent sans doute, Madame, de m’élever à votre hauteur. Je cherche le bonheur sur une voie plus petite et plus tranquille ». Constance eut bien d’autres préoccupations que de répondre : « J’ai du temps pour tout excepté pour le perdre » ou bien laissa-t-elle la princesse Thérèse méditer sur l’une de ses Pensées : « Nous aimons la morale quand nous sommes vieux parce qu’elle nous fait un mérite d’une foule de privations qui nous sont devenues une nécessité ». 

 

Comme haut fonctionnaire, Alexandre de Théis aura traversé tous les régimes apprécié de ses administrés. Maire de Laon, conseiller (1812) et secrétaire général de la préfecture de l’Aisne de 1814 à 1830, préfet de la Corrèze en 1830 et de la Haute Vienne (ordonnance du 8 juilet 1830), il habitait l’Hôtel de l’Intendance bâti et occupé par Anne Robert Jacques Turgot lorsqu’il fut intendant de la Généralité de Limoges une soixantaine d’années plus tôt. C’est là que sa fille Joséphine venait voir régulièrement ses parents avec son petit Arthur qui alla pour la première fois à l’école à Limoges le 4 décembre 1832. H.Bouchot fait état d’un portrait du baron de Théis signé Th. de St C. Connaissant le coup de crayon de sa fille Joséphine, peut-être en est-elle l’auteur, signant des initiales de ses patronymes paternel et marital ? En poste à Limoges, Alexandre eut la douleur de perdre peu avant le 14 juillet1833 son fils aîné, officier de la garde royale, en même temps qu'il recevait une lettre du Comte Antoine d’Argout, ministre de l’intérieur de Louis Philippe, le révoquant ; un député rancunier dont il avait insuffisamment servi les intérêts électoraux aurait obtenu sa tête. Ces deux événements émurent la population locale qui aimait bien son préfet, un homme sage, cultivé, un peu réservé, certes. Des contemporains décrivent en effet Alexandre de Théis par les qualificatifs juste, savant, mais aussi cantonné dans des valeurs anciennes, voyant peu d’amis ; pour les siens, il est adorable, gai, tendre père, excellent mari. Face à ce deuil et ce renvoi inattendus, une pétition de 6.000 signatures et une protestation populaire demandèrent la réintégration de leur préfet. Son successeur Jean Scipion Mourgue sera officiellement reçu, ce 14 juillet, par une foule hostile. Alexandre de Théis, alors âgé de soixante-huit ans, resté fixé dans des valeurs de gérontocratie d’ancien temps, est dépassé par ces intrigues de couloirs et étranger à la mutation des esprits. Il restera quelques mois à Limoges puis séjournera à Paris chez sa fille qui y élevait seule son petit-fils. En effet, très vite, il fut évident que le mariage de Joséphine était une mésalliance du fait de la conduite d’Auguste comte de Saint-Cricq ; elle obtint sans difficultés une séparation de biens et assura pleinement l’éducation d’Arthur. Après cette révocation, dont il ne comprendra pas le fondement et la perte de son fils, Alexandre de Théis retournera au castel familial pour écrire son dernier ouvrage paru en 1834 chez Hachette : Conseils aux jeunes gens qui sortent des écoles primaires où il explique comment un septuagénaire formaté dans les années 1770 est inapte à faire face aux innovations et problèmes des années 1830. Il dira : « Lorsque l’esprit humain dépasse certaines limites, il perd en solidité ce qu’il gagne en étendue » et « La loterie est un piège tendu à la perfidie par la cupidité ».  

Le 3 avril 1834, Ambroise de La Rochefoucault, 1er duc de Doudeauville, remet à Constance, pour son œuvre, une médaille d’Honneur de la Société de Statistique Universelle, division Statistique positive et appliquée. En 1835, Constance publia le troisième tome de ses Poésies, les deux premiers datant de 1811 et 1814, ainsi qu’une première édition des Œuvres de la princesse de Salm.

 

C’est entre 1835 et 1836 que Stendhal évoque dans La vie de Henry Brulard sa première rencontre avec Constance. C’était en 1799. Il avait seize ans et était monté de Grenoble à Paris pour faire ses études. Son cousin Pierre Daru, homme d’état et de lettres, alors membre du lycée des Arts, l’avait convié à l’accompagner à la séance d’une société de poésies que présidait Constance alors Pipelet. Stendhal, qui était encore Marie-Henri Beyle, raconte : « Il était sept heures et demi du soir et la salle était fort illuminée…La poésie me fit horreur ; quelle différence avec l’Arioste et Voltaire…cela était bourgeois et plat…mais j’admirai avec envie la gorge de Madame Constance Pipelet qui lut une pièce de vers…je lui ai dit depuis chez Madame la comtesse Beugnot…elle était encore la femme d’un pauvre diable de chirurgien herniaire » D’aucuns ont écrit que Stendhal avait été ému par la beauté de Constance. Quoi qu’il en fut, il éprouva le besoin de décrire cette scène trente six ans après qu’elle l’eut impressionné. Bien plus, il dut s’intéresser à Constance à l’époque où il voulait écrire des comédies comme Molière, vers 1803-1806, puisqu’il note dans son Journal l’anecdote des deux mois au château de Salm-Dyck avant son second mariage et à la date du 9 octobre 1805 : « Je commence à avoir beaucoup de faits. J’en ai depuis huit jours, mais la paresse… » et aussi « Quand j’ai bien travaillé toute la journée, j’aime bien être foutue le soir » disait Madame Pipelet à Monsieur Girard son amant. « Elle se mettait à quatre pattes pour faire cela et disait souvent fous-moi bien ». Stendhal devait être bien intéressé par la Belle pour s’évertuer à obtenir de telles informations. A défaut du directeur de l’école vétérinaire d’Alfort, ou de Jean Girard, un confrère de son mari, chef d’un service parisien de chirurgie, participant à des jurys de doctorat, auteur d’un travail sur les hernies du plancher du bassin, l’amant que Stendhal ne qualifie pas de docteur, pourrait être Pierre-Simon Girard, de deux ans l’aîné de Constance, brillant ingénieur et physicien, ami de Gaspard Monge et Gaspard de Prony. Il participa à l’expédition d’Égypte avec Bonaparte, dut y retourner pendant le Consulat à la demande de ce dernier, mais Pierre-Simon Girard fut de retour définitivement en 1802 à Paris où de nouvelles tâches lui étaient confiées. 

Julien Léopold dit Jules Boilly, fils de Louis Léopold Boilly, avait exécuté une suite de portraits de femmes de lettres surnommée La Suite des Bas Bleus par les marchands d’estampes où figurait Constance. Ce portrait lithographié par Thierry Frères apparaît dans l’ouvrage d’Alfred de Montferrand publié en 1836. 

En 1837, Constance de Salm a soixante et onze ans. Elle donne chez Didot des stances intitulées Je mourrai comme j’ai vécu où elle reprend les grands traits de Mes Soixante ans :

« Je mourrai comme j’ai vécu

Bravant l’audace, l’injustice,

Loyale, n’ayant jamais su

Ni m’élever par l’artifice

Ni redouter un ennemi

Ni dans un homme voir un maître ».

assurant qu’elle mourrait en paix avec elle-même, s’étant battue en permanence pour la justice, la vérité, l’honneur, autant de principes de base qui ont régi sa vie. 

En 1840, La noble et sage Constance est présente dans un poème d’Emmanuel de Dumaine, philologue, naturaliste, ex maître de conférences de rhétorique au collège Sainte Barbe.

En 1842 paraît la seconde édition des Œuvres de la princesse de Salm. La même année ont lieu l’incendie du château de Ramersdorf qui sera rebâti et le 7 juillet le mariage de son petit-fils Félix Adolphe avec Charlotte Ozélie Saint Rémy. 

Le 24 décembre 1842, le baron Alexandre de Théis s’éteindra à soixante dix sept ans dans les bras de sa pieuse fille aimée. Pas uniquement sérieux, opiniâtre et laborieux, il lui sera également arrivé de rimer, surtout par manière de badinage ou de délassement. Déjà oublié, il ne sera l’objet que d’une notice nécrologique de trois lignes dans Le Moniteur universel « préfet, homme de cœur et auteur d’ouvrages à succès ». Son épouse Marie Anne lui survivra trois années. 

Au cours de sa carrière, Constance fut nommée membres de nombre de sociétés savantes dont la Société d’encouragement pour les sciences et arts, la Société de statistiques, et des Académies de l’Ain, de Caen, Livourne, Marseille, Nantes, Toulouse, du Vaucluse, …Elle a aussi composé des chansons, des poésies isolées et quelques épigrammes publiées dans diverses revues ou recueils dont A un critique :

« On te voit, dit-on, attaquer

Mes vers et ma prose, Clitandre.

Soit. Ils sont là pour se défendre,

Mais si tu veux les critiquer

Tache d’abord de les comprendre ».

et A un flatteur :

« Tais-toi flatteur, ne viens point m’alarmer

Par ces grands mots dont pas un ne me touche.

L’éloge qui d’un autre aurait pu me charmer

Me semble une menace en passant par ta bouche ».

 

Fin mars 1745, la comtesse de Bassanville (nom de plume de Thérèse Anaïs Rigo épouse Lebrun auteure et directrice de journaux pour dames) rapporte qu'un matin où plusieurs amis s'étaient réunis chez Constance, ils virent une femme de chambre glisser quelques mots à l'oreille de la maîtresse de maison : une couturière lui amenait une robe à essayer. Constance pria ses amis de passer dans son boudoir pour avoir leurs avis. Les invités suivirent en se moquant in petto de la coquetterie de la vieille dame. Quelle ne furent pas leur surprise et leur effroi quand ils découvrirent que la prétendue robe était en fait un cercueil en bois de rose doublé de satin blanc, ouaté et piqué, où la princesse de Salm entra, le sourire aux lèvres : « Je suis contente, la robe va bien. Chose très important car on la porte très longtemps. Aussi faut-il y être à l'aise ! » Une semaine plus tard... 

Constance a vécu ses derniers jours rue Richer où, selon Mélanie Waldor, elle était servie par une foule de domestiques. Dans les jours précédant son décès en 1845 à soixante dix-huit ans, « La muse la plus en vue de l’ancien régime », comme l’avait surnommée Joséphine sa nièce, chantait encore en s’accompagnant au piano, des romances dont elle avait composé paroles et musique. Quoiqu’elle eut de la fièvre, elle s’intéressait aux événements musicaux et théâtraux. Le lundi 7 avril, elle montra une gaieté enchanteresse, comme surexcitée par la volonté de derniers plaisirs partagés. Elle compose même une musique, chante une romance, récite des vers écrits dans sa jeunesse, n’ayant rien perdu de sa mémoire ni de sa lucidité. Le mardi 8 fut son dernier dîner avec des amis ; la fièvre la prenant, elle dut s’aliter. Au cours de cette nuit du mardi au mercredi, son état s’empira  à mesure que la fluxion de poitrine, on dirait aujourd’hui pneumonie, s’installait. Les médecines du milieu du XIXème, saignées, calomel, teinture de jusquiame, sinapismes et vésicatoires, étaient inefficaces pour traiter l’infection. Le samedi matin, elle était en proie au délire ; mais au milieu du désordre de ses idées, il y avait encore place pour le souvenir de ses amis. Constance ne cessait de demander si les journaux étaient arrivés et si la première de la pièce de l’amie Aglaë, (la veuve du fidèle Jean Louis Laya, épouse en secondes noces du naturaliste Achille Comte) intitulée Madame de Lucenne ou Une idée de belle-mère, comédie en trois actes donnée le vendredi 11 avril au Théâtre Français avait bien réussi. Elle parut satisfaite des quelques lignes qui lui ont été lues le lendemain. Le dimanche 13 avril à une heure du matin, Madame Caroline de Montigny eut la douleur d’assister à son dernier soupir, de lui fermer les yeux, d’être témoin du désespoir de son petit-fils Félix, puis de veiller la défunte. Sa mort aura été calme, elle n’a pas souffert. Ce même 13 avril 1845, le roi nommait Victor Hugo Pair de France.

Le mardi 15 avril 1845, l’église Saint Vincent de Paul avait déployé toutes ses pompes de deuil. Quoique la famille de Salm-Dyck ait souhaité un temps que Constance soit inhumée en Allemagne, une forte résistance pour qu’elle soit enterrée en France a emporté la décision. Son cercueil a été finalement conduit au Père-Lachaise, sous une pluie battante, par un convoi d’une vingtaine de voitures de deuil aux armes du prince. Sa tombe fut déposée dans un caveau provisoire. Les discours furent prononcés par Jean-Baptiste de Pongerville, Jean Charles de Ladoucette, devenu député de la Moselle et Albert de Montenon au nom de l’Académie des Arts. Madame Caroline de Montigny a consacré à sa mémoire. Dans l’assistance beaucoup de têtes blanches courbées vers la terre, un grand nombre de députés et une foule d’amis. Outre ceux déjà cités, Pierre Paganel prêtre, député, essayiste, Edme François Jomard ingénieur, géographe, archéologue, James Tissot peintre et graveur, M. Domersan archéologue et littérateur, le baron Alexandre Méchin haut-fonctionnaire. L’éloge de Monsieur de Pongerville mit en lumière que ce fut dans ses épîtres que la pensée de Constance s’est révélée sous ses formes les plus brillantes et variées. Il ajouta : « L’amour de la vérité, l’amour de la patrie, des sentiments de justice d’indépendance et de morale semblent s’échapper instinctivement de l’âme du poète. A notre époque où domine le goût des controverses, il est beau de jouir d’une réputation littéraire qui n’a point reçu d’atteintes. Cette épreuve est aussi efficace que celle du temps. Les vivants dont on respecte les droits acquis par de longs travaux obtiennent ainsi un avant-goût du respect de la postérité » 

 

Constance fut une fille des Lumières, raisonneuse, analytique et attachée à une clarté qu’elle voulut caractéristique de l’esprit français. Quoique contemporaine du voltairisme ambiant de son époque, elle ne plaisanta jamais sur la religion. L’intérêt principal de son œuvre réside dans l’analyse lucide des enjeux et des conséquences de la Révolution française pour les femmes. Très sensibles aux formes nouvelles de misogynie qui apparaissent alors et veulent, en particulier, interdire aux femmes l’accès à la culture, Constance cherche au contraire à les faire bénéficier des lumières de la raison. Elle affirme fermement leur droit à l’expression littéraire et politique et leur appartenance à un espace culturel commun en se réclamant d’un principe de solidarité entre femmes original et innovateur pour son temps. Ses œuvres poétiques se distinguent par une allure ferme et franche, par la force des pensées et par l’habitude qui caractérise la bonne école de toujours employer le mot juste, ce qui contribue à rendre son style clair, naturel et énergique sans lui ôter l’élégance et la grâce. Elle dût à son cœur d’heureuses inspirations et son cœur ne vieillit jamais.

Elle laissa une Épître au peuple alors entièrement inconnue, jamais éditée, un dernier adieu qu’elle lance à sa patrie dans la dernière année de sa vie. 

 

Auguste de Saint-Cricq décéda en 1853. Joséphine toucha un douaire et continua à s’occuper de son fils Arthur Paul Laurent comte de Saint-Cricq qui avait grandi à côté d’une mère tout à la fois très aimante et présente, mais peu préoccupée de la nécessité de le voir sortir de son emprise laxiste. Tant et si bien qu’Arthur n’avait rien fait de son existence sinon rêver, égayer les réunions de familles ou d’amis.

  

Le prince Joseph de Salm-Dyck survécut quinze ans à Constance. Il mourut à Nice le 21 mars 1861 à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Sans postérité, il légua le château de Ramersdorf et toutes ses dépendances aux descendants de sa belle fille Clémence à savoir Charlotte Ozélie de Francq, veuve de son fils Félix Adolphe, mère du baron Joseph Félix Emmanuel de Francq, arrière-petit-fils de Constance, mineur au jour de l’hoirie. 

 

A trente-cinq ans, le 8 avril 1863 Arthur de Saint-Cricq épousa à Saint Sulpice Marie Agathe de Raguet Brancion, fille aînée du comte de Brancion. Elle n’avait pas encore vingt ans. La jeune comtesse et sa belle-mère devinrent les meilleures amies, laissant s’ébattre Arthur pendant qu’elles s’intéressaient aux arts littéraires et à l’astronomie, assistant aux conférences que Urbain Leverrier donnait à l’Observatoire. Après cinq années de bonheur à trois, Joséphine fit l’acquisition du petit domaine de Léchères aux portes de Joigny. La félicité agreste poussa Arthur à rimer et publier Simples vers puis un second volume Chants rapides où il chante son amour conjugal et filial et le charme de la campagne. La guerre de 1870 et la crainte d’un envahissement uhlan poussa Joséphine, Marie et Arthur vers Paris et plus particulièrement le 74 rue de Lille qui se trouvait, malheureusement pour eux, dans un quartier dont des bâtiments stratégiques furent bien abîmés par le conflit. Chacun fit son devoir : Arthur de garde national, Joséphine et Marie d’infirmières. Tous trois mangèrent du rat d’égout à défaut de crever de faim. De retour à Léchères, ils constatèrent que leur résidence avait été endommagée par l’occupant. Mais ils se plaisaient en ce lieu qu’ils remirent à leur goût, décidant de ne plus garder à Paris qu’un modeste petit pied à terre au 10 rue de l’Université où ils ne vinrent que quelques semaines par an. A Léchères, Joséphine poursuivit sa passion ancienne pour la lecture, mais la tenue de ses cahiers devient plus politique, quelque peu marquée d’idées progressistes en accord avec la IIIème République. 

 

Le 5 avril 1866, le prince Charles Ier de Hohenzollern Sigmarigen, futur roi de Roumanie, et son père Charles Antoine firent un séjour à Ramersdorf sur leur route incognito vers la Roumanie. Ils souhaitaient l’entremise de la baronne de Francq, parente des familles Valois-De Bellay dont étaient connues les excellentes relations avec la cour impériale de Napoléon III, pour convaincre le ministre des Affaires étrangères Edouard Drouyn de Lhuys d’assister à l’intronisation du prince Charles. La demande suivie d’effet de cette intercession délicate évoque une pensée de Constance de Salm : « La conversation des femmes, dans la Société, ressemble à ce duvet dont on se sert pour emballer les porcelaines ; ce n’est rien, mais sans lui, tout se brise » Edouard Drouyn de Lhuys (né le 19/11/1805) avait épousé Marie Mathilde Hermine de Saint Cricq (née en 1822), fille de sa sœur Hermine Drouyn (née le 15/04/1802) et de Jules de Saint Cricq, le beau-frère de Joséphine de Théis. 

 

Charles de Théis mourut le 2 mars 1874 en son manoir de l’Aventure, comme son père, trente deux ans plus tôt, dans les bras de sa sœur Joséphine. Elle devint la dernière représentante de la famille de Théis et prévoyait que le nom de Saint-Cricq s’éteindrait avec la mort de son fils qui ne lui donnait aucun petit-enfant. Avec l’assentiment de sa mère, Arthur fit vendre cette demeure familiale centenaire et disperser à l’Hôtel Drouot en 1874, dès la mort de son oncle Charles, les trésors du musée du manoir de l’Aventure par les soins de Maître Charles Pillet. 

 

Mi-mars 1881, Marie Agathe, l’épouse d’Arthur eut une fluxion de poitrine (une pneumonie). Voulant soigner de son mieux sa belle-fille et amie, Joséphine contracta la maladie à son chevet. Elle en succomba le 22 mars1881. Marie la suivit quelques jours plus tard le 31. La jeune comtesse de Saint-Cricq, 37 ans, fut inhumée à Royaumeix avec ses parents récemment décédés : son père en 1879, sa mère en 1880.

Arthur ne resta pas seul longtemps : en décembre 1882, il épousa en secondes noces (H)Edwige Marie d’Ambly, 4ème fille du dernier marquis d'Ambly, Jean François Charles Louis, descendant de Regnault, seigneur d'Ambly qui accompagna Saint Louis à la croisade..

Le samedi 26 mars 1910, Arthur de Saint-Cricq mourrait. Ses obsèques ont été célébrées le mardi 29 mars en l’église Saint André. A quatre-vingt ans, il surprenait toujours en parlant, la gorge nouée, de « Maman ». 

Le Figaro du 17 mars 1911 informe que la Comtesse Edwige de Saint-Cricq vient d’offrir à l’Académie française une donation à charge par l’Académie de consacrer les arrérages à la création d’un prix unique et non divisible de 3000 francs, à distribuer tous les trois ans, destiné à récompenser un ouvrage de poésie spiritualiste, morale, patriotique, dramatique ou autre, n’offensant ni la religion ni les mœurs ni la patrie. Cette fondation sera nommée le Prix Saint-Cricq-Théis pour associer au nom du feu comte de Saint-Cricq celui de ses ancêtres maternels et de perpétuer le souvenir de familles où la poésie, les lettres, le culte du beau langage et des belles pensées étaient de tradition. Le Prix fut décerné la première fois en 1912 à Francis Jammes pour les Géorgiques chrétiennes. Après la première guerre mondiale, il récompensa en 1921 Emile Ripert pour Poème d’assise, en 1924 Ernest Préval pour Le livre de l’immortelle amie, en 1927 André Dumas pour Roseaux, en 1930 Gabriel Tallet pour Au seuil de la maison, en 1936 Pierre Pascal pour Dunkerque, en 1972 Marcel Michelet pour Le lotus parfumé, en 1990 l’Abbé Ducaud Bourget pour Tristan d’automne. Ce prix n’est plus attribué. 

 

La muse la plus en vue de l’ancien régime dort du sommeil de la Raison depuis 165 ans. L’éloge funèbre de Jean Baptiste Sanson de Pongerville promettait une notoriété persistante. Ayant vécu jusqu’en 1870, l’académicien dut constater qu’il n’en fut rien et que la gloire littéraire de Constance s’endormit en même temps qu’elle. Seule une ritournelle mièvre chantant un Bouton de rose lui survécut plus d’un demi-siècle.

La publication en 2007 de Vingt quatre heures de la vie d’une femme sensible fut l’occasion de découvrir une vraie sensibilité au cœur d’une personnalité apparemment imposante par sa grandeur, son éthique, son orgueil, son tombeau chemin Monvoisin.

Constance Pipelet, parfaitement intégrée à son époque, avait gravi toutes les marches qui mènent au succès. Elle avait séduit les têtes pensantes de cette fin de XVIIIème siècle et était reconnue pour ses talents littéraires indéniables, la hardiesse de ses épîtres, son charme de jeune femme.

Constance de Théis, femme libérée, exprima son cœur, objectiva sa sensibilité dans quelques œuvres et actes. Mais, bien au chaud dans son personnage reconnu et encensé, structurée par les figures imposées d’un temps dont elle ne perçut pas ou ne voulut pas percevoir l’agonie, elle ignora l’émergence d’une nouvelle vague en Allemagne, en Angleterre, en France, refoula l’expression de ses sentiments, choisit la raison et Bonaparte.

Constance, comtesse française puis princesse allemande, persista dans la voie du splendide isolement d’un classicisme finissant et décrié, positionnement professionnel quelque peu rigide, indifférent et suffisant, en opposition de phase avec les nouveaux mouvements littéraires et artistiques, voire la société dans laquelle elle existait. Foin des écrivains de son âge comme Chateaubriand, Sénancour, de Staël, puis foin de Hugo, Lamartine, Balzac, Stendhal, foin des frères Schlegel et d’Hoffmann qui n’ont pas éveillé son intérêt lors de ses séjours en Allemagne. Sa sensibilité n’a-t-elle pas été interpellée par Berlioz, Chopin, Meyerbeer, Delacroix, Géricault ? 

Constance de Salm paraît exister dans un microcosme parisien de célébrités d’ancien régime pour lesquelles elle représente une référence de la bienséance passée et compassée, auxquelles elle donne des leçons dans des épîtres moralisatrices à lire au premier degré, sans vrai fond de discussion philosophique ou sociologique. Moyen de se célébrer, Constance a produit quelques pages inopportunes tendant à montrer un intérêt faible pour des faits de sociétés ou politiques importants pour le peuple : en 1812, alors que sévit une crise industrielle et que la Campagne de Russie ne manque pas provoquer des drames familiaux, elle rédige une épître sur la rime ! En 1816, l’abolition du divorce ne lui inspire aucune réaction, pas plus que la disette de l’hiver de cette même année où, d’un château des bords du Rhin, elle s’intéresse à un concours de l’Académie française. Dans son jeune âge, elle avait pourtant fait la preuve qu’elle pouvait être concernée par les faits de société. Avec le temps, Constance de Salm concentre sa littérature sur une cible de plus en plus plouto et aristocratique, adresse généreusement ses œuvres à des correspondants sélectionnés pour leur appartenance à la classe aisée et participe financièrement au lancement d’un périodique qui revendique un positionnement élitiste.

Ses écrits traitant des droits de la femme, si fondamentalement importants et pertinents, ne se sont jamais objectivés par un militantisme actif ; certes il n’existait pas d’associations de défense des droits de la femme structurées ou représentatives, mais Constance de Salm n’a pas utilisé son talent et ses relations dans la presse et l’intelligentsia pour s’élever contre la misogynie ambiante et l’abolition du divorce par exemple, comme elle le fit pour le code civil. Avant l’Empire, quand Olympe de Gouges sonnait le tocsin, Constance accordait sa lyre, le peuple et la bourgeoisie entendaient alors quelque chose. Pour les femmes, le silence des trente premières années du XIXème siècle dut être assourdissant.

Il est vrai qu’issue d’une famille bourgeoise, élevée par un père aux petits soins, mariée à un chirurgien puis à un prince rhénan, adulée par des admirateurs de renom, Constance de Salm a vraisemblablement peu souffert du joug masculin et ne fut jamais contrariée pour exercer les droits de femme qu’elle revendiquait pour toutes les autres. Elle put, à son gré, écrire, recevoir dans son salon, choisir ses amis, sortir, voyager, parler en public…

L’œuvre de Constance de Salm est tombée dans l’oubli collectif pour deux raisons essentielles : d’une part, au plan littéraire, elle est demeurée dans un classicisme qui avait déjà ses représentants et elle n’a pas voulu monter dans le train des mouvements littéraires innovants alors qu’elle en avait probablement les possibilités, d’autre part au plan de la défense des droits de la femme, Constance n’a développé aucune action suffisamment visible pour avoir laissé traces de son engagement resté au stade de l’écrit.

Cependant, Constance fut, de son vivant, une personnalité connue et respectée, représentative à la fois d’une fin d’ancien régime, du siècle des Lumières et de la difficulté pour ses contemporains nés sous la royauté de prendre en compte que rien ne serait plus comme avant.

 

 

 

 

 

Posté par perelachaise à 20:10 - Permalien [#]
Tags : , ,

29 avril 2013

BLOG EN CONSTRUCTION

Dans ce blog je me propose de mettre toutes les informations recueillies depuis des années sur les personnalités enterrées au Père Lachaise.

Posté par perelachaise à 18:11 - Permalien [#]